LE FROID SOUS LE DÉCOR




LE FROID SOUS LE DÉCOR




L’Hiver 1977 tirait la France vers un froid de pierre mais derrière les hauts murs de la maison personne ne devait en rien savoir. 
C’était une demeure vaste
Imposante
Érigée comme un signal pour le reste du monde
Une coquille d'apparat façonnée pour le m’as-tu-vu. 
De l’extérieur elle clamait la réussite ainsi que la noblesse des pierres et l’assurance du statut. 
Mais à l’intérieur dès que le soir tombait elle ne protégeait de rien. 
Elle retenait l’ombre et laissait s'installer une rigueur austère presque impitoyable.

Ce soir-là la température avait basculé dans des profondeurs inhabituelles.
Le thermomètre dégringolait sans retenue. 
Dans la grande cave la chaudière à fioul s’était tue
Étouffée 
Ou à sec
Abandonnant le gigantesque réseau de tuyaux à la morsure du gel. 
Dans ma chambre isolée au bout d’un couloir trop large l’air s’était d’un coup épaissi. 
Il ne s’agissait plus d’une simple fraîcheur nocturne mais d’un monstre invisible qui s’emparait de chaque recoin
Figeant les tentures
Glissant sa prise de glace sous la porte et s’infiltrant impudemment sous les épaisseurs de mes couvertures.

Je me souviens du silence particulier de cette nuit-là. 
Un silence lourd
Pesant
Saturé par la présence du froid. 
Mon souffle formait devant moi un petit nuage blanc
Éphémère
Unique signe de vie dans cette pièce devenue une chambre froide. 
Et puis la trahison de la matière a eu lieu.

Dans le noir absolu un bruit effroyable a déchiré la nuit. 
Un coup sec
Sourd
Suivi d’un claquement métallique monstrueux
comme si la maison elle-même craquait sous une force invisible. 
Dans les murs puis juste à côté du lit la fonte des radiateurs venait de céder. 
La glace en se gonflant dans les entrailles de la tuyauterie avait fait éclater l’acier dans une déflagration glaciale. 
C’était le chant du cygne de ce confort de façade : 
La réalité du gel venait de briser net le décor.

À cet instant précis la peur a laissé place à une étrange métamorphose. 
Lorsque le froid traverse la peau et s’attaque directement aux os alors l’émotion ne réside plus dans le cri mais dans le retrait. 
J’ai connu là ce que veut dire l’hypothermie. 
J'avais onze ans.

Ce n’est pas seulement avoir frissonné 
C’est sentir le sang quitter les mains et les pieds pour tenter de sauver l’essentiel
Le cœur qui bat au ralentir. 

C’est la pensée qui s’engourdit
Le temps qui s’étire
Cette sensation paradoxale d’un sommeil lourd presque doux qui cherche à vous envelopper tandis que le corps devient lui-même une statue de givre. 
Une solitude absolue
Glacée
Piégée au centre d’un palais de verre qui n’avait d’immense que son vide.

MARIE SYLVIE





https://mariesylvie.blogspot.com/

Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, on imagine, l'hiver rude, même une nuit, sans chauffage.... J'ai un souvenir de l'hiver 1985, par contre, même avec le poêle à charbon, le givre est resté collé aux fenêtres bien des longs jours durant, dehors du moins 20..... !! Merci, amitiés, jill

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  2. C'est l'année ou un de mes enfants est né le 3 Février.........
    A ce temps là les saisons étaient réelles .....
    Je comprends que tu n'a pas oublié !

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  3. Avec un tel hiver sans chauffage, il y a de quoi souffrir de froid, un froid preignant qui prend aux os.

    FA

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  4. Quel souvenir, Marie Sylvie.
    Les hivers étaient rigoureux dans le temps.
    Mes souvenirs d'un hiver très froid remonte aux années 1962/1963 dans les Côtes-d'Armor.
    J'allais avoir 11 ans. Mes parents ayant été mutés sur Lannion, nous avions emménagé dans une superbe villa à Trébeurden. Les tuyaux de chauffage central qui passaient en extérieur ont gelé, ce qui nous priva tout l'hiver de chauffage.
    Dans la pièce où je couchais, bien entendu, pas de chauffage, juste les couvertures du lit pour garder la chaleur de mon corps.
    J'ai encore en mémoire les réveils du matin, alors que tout mon corps, y compris la tête avait disparu sous les couvertures qui étaient devenues raides, par le givre provoqué par ma respiration.
    J'ai d'ailleurs gardé ce réflexe, encore maintenant de dormir la tête sous les couvertures 🤣 Pendant cet hiver-là, je n'ai jamais attrapé de rhume, alors que l'hiver suivant, ayant déménagé sur Lannion dans une maison beaucoup plus confortable, j'ai chopé une primo-infection des poumons.
    Bises et bon jeudi - Zaza

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  5. C'est un souvenir à vous glacer le sang !
    On nous annonce un hiver glacial et j'espère que le froid ne va pas faire tout claquer ???
    Bonne journée

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  6. Un souvenir glacial !
    J'aime beaucoup ton illustration
    Et je m'en souviens bien de cet hiver rude en 1977. J'avais 19 ans...
    Bon jeudi ma chère Marie Sylvie
    Amitiés chaleureuses
    Béa kimcat

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