ENTRE DEUX SIÈGES

 



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PROPOSITION # 113

Cette semaine
Nanou nous invite à enfiler la tenue d'enquêteur avec pour thème :


Il faut intégrer dans notre récit les expressions suivantes :


Ainsi que les mots :

Nouvelle


Pour relever ce défi
 j'ai choisi de raconter l'histoire d'Évelyne
ancienne ouvrière chez Philips. 

Lorsque l'usine ferme et délocalise sa production en Chine
elle perd son emploi
 puis tout ce qui constituait sa vie d'avant. 
De la rue au hall d'une gare
son parcours la conduira face à une découverte aussi inattendue que troublante... 
Entre deux sièges








ENTRE DEUX SIÈGES



Lorsque Philips annonça la délocalisation de son usine vers la Chine
Évelyne travaillait sur les chaînes de montage depuis près de trente ans.
Pendant longtemps elle avait cru que son emploi durerait jusqu'à la retraite. 
L'usine faisait partie du paysage autant que la rivière ou les clochers de la ville. 
Son père y avait travaillé avant elle. 
Son mari également avant son décès.

Chaque matin elle retrouvait les mêmes visages
Les mêmes gestes
Les mêmes plaisanteries autour du café.

Puis vint l'annonce.
Une réunion expédiée en quelques heures.
Des chiffres.
Des mots savants sur la compétitivité.
La nouvelle tomba comme une pierre dans une eau calme.
L'usine partirait.
Les emplois aussi.
Dans les jours qui suivirent la colère remplaça la stupeur. 
Des salariés voulurent intervenir auprès de la direction. 
On manifesta.
On signa des pétitions.
On interpella les élus. 
Mais tout semblait déjà décidé.
Évelyne assistait à ces rassemblements avec le sentiment étrange de regarder une maison brûler sans pouvoir apporter un seau d'eau.

Les derniers mois furent les plus douloureux.
Chaque semaine une machine disparaissait.
Les ateliers se vidaient peu à peu.
Les conversations aussi.
On continuait à travailler comme si de rien n'était mais chacun savait qu'un compte à rebours était lancé.

Le jour de la fermeture définitive certains pleurèrent.
D'autres restèrent silencieux.
Évelyne emporta dans son sac une paire de gants usés et son badge. 
Presque trente années de sa vie tenaient désormais dans un tiroir.
Au début elle ne s'inquiéta pas vraiment.
Elle avait toujours travaillé.
Elle retrouverait bien quelque chose.
C'était ce qu'elle répétait à ses enfants ainsi qu'à ses anciens collègues et à elle-même.

Pourtant les mois passèrent.
Les refus arrivèrent.
Trop âgée.
Pas assez qualifiée.
Trop expérimentée.
Jamais la bonne personne.
Le chômage grignota peu à peu ses économies.
Puis ses certitudes.
Puis sa dignité.

Lorsqu'elle ne put plus payer les mensualités de la maison la banque prit le relais avec sa froideur habituelle.
La maison fut vendue.
Elle quitta le jardin qu'elle avait planté de ses mains
Les murs qu'elle avait repeints
La chambre des enfants devenue silencieuse depuis longtemps.
Elle loua un petit studio.
Puis un logement encore plus petit.
Puis plus rien.

Les amis s'éloignèrent progressivement.
Au début ils invitaient encore Évelyne à boire un café.
Puis les invitations se firent rares.
La gêne s'installa.
Certains se mirent à louvoyer lorsqu'elle évoquait sa situation.
D'autres traversaient la rue en promettant de rappeler.
Sa famille suivit le même chemin.
Personne ne la rejeta ouvertement.
On l'oublia seulement.
Petit à petit.
Comme on oublie un meuble déplacé dans une pièce vide.

Les années passèrent ainsi jusqu'au jour où Évelyne se retrouva à dormir sous un abribus.
Dans la rue elle découvrit une autre réalité.
On apprend vite à ne plus avoir honte.
On apprend vite à avoir faim.
On apprend vite à remercier pour une pomme un peu abîmée trouvée dans une benne.
Les supermarchés étaient devenus son garde-manger. 
Elle récupérait ce qu'elle pouvait. 
Sans le savoir elle faisait les écogestes parfaitement alors que la plupart des gens jetaient encore des aliments consommables.

La nuit le froid pénétrait jusque dans ses os.

Parfois un battement des ailes de pigeon sous un pont suffisait à la réveiller en sursaut.
Parfois c'était un vacarme invraisemblable provoqué par des jeunes en sortie de bar.

Les journées se ressemblaient toutes.
Elle errait dans la ville sans destination.

Un matin d'Automne en traversant le canal elle observa son reflet dans l'eau sombre.
Ses cheveux grisonnaient.
Ses vêtements pendaient sur son corps amaigri.
Elle pensa qu'elle ressemblait à un fantôme.
Les vivants passaient devant elle sans la voir.

Quelques semaines plus tard la pluie s'abattit sur la ville dès l'aube.
Une pluie froide et persistante.
Évelyne marcha pendant des heures avant de rejoindre la gare.
Elle entra par la porte à tambour et s'installa dans le hall pour sécher un peu.
Les voyageurs défilaient autour d'elle sans un regard.
Sur un siège voisin un homme âgé lisait son journal. 
Il portait un monocle qui donnait à son visage un air d'un autre siècle.
Puis il partit.
Le hall se vida peu à peu.

C'est alors qu'Évelyne aperçut un sac de voyage glissé entre deux sièges.
Abandonné.
Seul.
Personne à proximité.
Son cœur se serra immédiatement.

Les annonces répétées sur les colis suspects lui revinrent en mémoire.
Pendant quelques secondes elle pensa vaguement que le sac pouvait contenir une bombe.

Et une pensée terrible traversa son esprit.
Si c'était le cas ce serait peut-être enfin la fin de sa solitude.
Non pas qu'elle souhaitât mourir réellement.
Mais elle était épuisée de survivre.
Épuisée de n'être attendue nulle part.
Épuisée de passer ses journées sans entendre son prénom.
Elle resta immobile.
Longtemps.
Puis aucun mouvement ne venant troubler le silence elle finit par regarder plus attentivement.
Le sac était entrouvert.
À l'intérieur apparaissaient des liasses de billets.
Des euros.
Des centaines.
Des milliers d'euros.

Évelyne sentit ses jambes fléchir.
Avec cet argent elle pouvait louer une chambre.
Manger.
Se laver.
Acheter des vêtements.
Redevenir quelqu'un.
Personne ne semblait avoir remarqué le sac.
Personne.

Pour la première fois depuis des années elle se sentit placée devant un choix immense.
Elle pouvait partir.
Disparaître avec l'argent.
Ou prévenir la police.

Elle resta de longues minutes à fixer le sac.
Puis elle se leva.
Parce qu'elle avait déjà tout perdu.
Et que perdre son honnêteté serait la dernière chute.

La police arriva rapidement.
Au début les enquêteurs voulurent surestimer la piste criminelle. 
Dans ce genre de découverte on imagine toujours les scénarios les plus compliqués.
La vérité était beaucoup plus banale.
Le sac appartenait à une société du transport d'espèces entre plusieurs agences bancaires. 
Dans la précipitation d'un changement d'équipe il avait été oublié quelques minutes sur un siège du hall.
Lorsque toutes les vérifications furent terminées un officier s'approcha d'Évelyne.

- Vous savez que peu de gens auraient signalé ce sac dans votre situation.

Elle haussa les épaules.
- Peut-être. 
Mais cet argent n'était pas le mien.

Le policier lui demanda alors où il pourrait la joindre si nécessaire.
Pour la première fois depuis longtemps cette question lui fit mal.
Elle n'avait ni téléphone.
Ni adresse.
Ni personne à prévenir.
Rien qu'un prénom
Quelques vêtements usés et les trottoirs de la ville.

L'homme resta silencieux quelques secondes avant de lui tendre une carte.

- Si vous avez besoin d'aide alors poussez cette porte-là.

Il désignait une association travaillant avec les services sociaux.
Pour Évelyne ce simple geste avait valeur d'un acte de grand honneur.
Évelyne glissa la carte dans sa poche sans conviction.
Des promesses elle en avait déjà entendu beaucoup.

Puis elle quitta la gare.
La pluie avait cessé.
Les pavés luisaient sous les réverbères.
Au bout de quelques mètres elle s'arrêta et sortit la carte de sa poche.
Elle la regarda longtemps.
Le carton était déjà humide.

Elle ne savait pas si elle franchirait cette porte le lendemain.
Elle ne savait même pas où elle dormirait cette nuit-là.
Mais pour la première fois depuis des années une question remplaçait les certitudes sombres qui l'accompagnaient partout :
Et si tout n'était pas encore complètement terminé ?

La carte retourna dans sa poche.
Évelyne reprit sa marche dans la nuit.
Lentement.
Sans miracle.
Sans argent.
Mais avec quelque part au fond d'elle quelque chose qui ressemblait vaguement à une possibilité.









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Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, dans son malheur elle aurait partir avec ce "bien beau sac", mais pauvre ne vaut pas malhonnête... La vie lui offrira une autre chance, j'y crois.... amitiés, jill

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