LA TRAVERSÉE DES AGITATEURS
LA TRAVERSÉE DES AGITATEURS
Au début des années quatre-vingt-dix le lycée Hélène Boucher à Le Mans avait cette allure tranquille des établissements de quartier :
Une cour rectangulaire
Des bâtiments aux façades claires
Des élèves qui arrivaient chaque matin avec leurs sacs trop lourds et leurs conversations trop légères.
J'y enseignais depuis assez longtemps pour connaître les habitudes du lieu :
Les couloirs qui s’animent avant la sonnerie
Les groupes d’élèves qui se forment toujours aux mêmes endroits
Les discussions qui montent comme une rumeur douce.
Ce matin‑là pourtant quelque chose sonnait faux.
Une agitation sourde circulait
Un frémissement inhabituel
Comme si l’air lui‑même portait une nouvelle que personne n’avait encore formulée clairement.
Les élèves arrivaient en classe avec un mélange d’excitation et d’inquiétude.
Ils parlaient bas
Se penchaient vers les fenêtres
Se lançaient des regards complices.
On sentait qu’ils savaient quelque chose ... ou croyaient savoir.
Avant même que la direction ne nous réunisse j’avais compris que la journée ne serait pas ordinaire.
La réunion fut brève
Presque sèche.
Le directeur habituellement posé avait le visage fermé.
Il nous annonça que des groupes extérieurs
Qualifiés " d'agitateurs "
Circulaient autour des établissements du secteur.
Ils tentaient d’entrer dans les lycées pour recruter des élèves
Les entraîner dans des manifestations improvisées.
La consigne était immédiate et impérative :
Aucun élève ne doit sortir.
Nous devions maintenir les cours
Garder les portes fermées
Éviter tout attroupement près des issues.
La majorité des élèves étant mineure la responsabilité légale reposait sur nous.
Le directeur insistait :
Il ne s’agissait pas d’une recommandation mais d’une obligation.
De retour en classe je sentais la tension monter.
Les élèves avaient entendu des bribes d’informations parfois contradictoires.
Certains affirmaient que les manifestants venaient du lycée Funay.
D’autres juraient qu’ils arrivaient du lycée Sud.
Personne ne savait vraiment.
Les rumeurs se propageaient plus vite que les faits comme souvent dans un établissement scolaire.
Puis à travers les vitres nous les avons vus.
Les " agitateurs" aujourd'hui appelés "casseurs" traversaient la cour.
Ils n’étaient pas nombreux mais leur présence suffisait à créer un choc.
Ils avançaient d’un pas assuré presque provocateur comme s’ils connaissaient déjà les lieux.
Ils interpellaient les élèves à travers les fenêtres cherchant à attirer quelques volontaires.
Leur attitude n’était pas ouvertement violente mais elle portait une forme de pression
Une insistance qui n’avait rien à faire dans un lycée.
Dans la salle les élèves se levaient
Se rapprochaient des vitres
Tentaient de voir.
Je devais les ramener à leur place
Leur rappeler les consignes
Leur expliquer que ce n’était pas un spectacle.
Pour eux c’était un événement
Une scène inhabituelle presque excitante.
Pour nous enseignants c’était une situation à risque
Une intrusion dans un espace qui devait rester protégé.
Le directeur circulait dans les couloirs
Vérifiant que les portes étaient bien fermées
Que les classes restaient sous contrôle.
Son visage trahissait une inquiétude contenue.
Il savait que la moindre sortie non autorisée pouvait devenir un incident grave.
Il savait aussi que certains élèves
Par curiosité ou bravade
Pouvaient être tentés de rejoindre la cour.
Les agitateurs ont traversé le lycée sans s’arrêter.
Ils ont tenté d’appeler quelques élèves mais personne n’a bougé.
Les consignes avaient été respectées.
Ils ont fini par quitter l’établissement
Poursuivant leur route vers un autre lycée ou vers le centre‑ville.
Leur passage avait été bref mais suffisant pour laisser une trace.
Une fois la cour redevenue calme les cours ont repris.
Les élèves avaient encore des questions
Des commentaires
Des hypothèses.
Nous avons expliqué
Replacé les choses dans leur contexte
Rappelé les enjeux de sécurité.
La tension est retombée progressivement comme un souffle long.
Ce jour‑là rien de spectaculaire ne s’est produit.
Mais il a rappelé que le lycée est un lieu fragile
Un espace où la jeunesse doit être protégée
Parfois malgré elle.
Il a rappelé que notre rôle d’enseignants ne se limite pas à transmettre des savoirs :
Il inclut aussi la vigilance
La gestion du réel lorsqu'il frappe à la porte
La responsabilité d’un groupe d’adolescents qui ne mesure pas toujours les dangers.
Et dans le silence revenu j’ai compris que ce souvenir resterait.
Non pas pour sa violence mais pour ce qu’il disait de notre métier :
Tenir
Protéger
Expliquer
Rassurer.
Être là simplement lorsque le monde extérieur tente d’entrer trop brusquement.
https://mariesylvie.blogspot.com/


Bonjour Marie-Sylvie, ce fut sans dégât, ces "recruteurs" sont repartis, on en reverra encore, des manifs et dans leur sillage les pilleurs...... une aubaine !!! Mais que de violence déployée pour défigurer votre France !! Merci, amitiés jill
RépondreSupprimerBonjour Marie Sylvie
RépondreSupprimerTu étais donc enseignante... Beau mais si dur métier de nos jours..
Et ces moments actuels reflètent ce climat de tension... De peur...
Je suis si triste de ce constat....