LES ANNÉES OÙ JE GROMMELAIS

 



LE DÉFI DU SAMEDI
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G comme GROMMELER.

C’est le mot proposé par Walrus 
un mot qui grince
qui râpe
qui dit les pensées qui grondent quand la vie déraille.  

Pour ce défi j’ai choisi de laisser remonter un vécu
un fragment de mon histoire où ce grommellement intérieur m’a accompagnée pendant des années.  

Mon écrit est un témoignage
une traversée
 un morceau de vie où le murmure du grommeler a parfois été ma seule manière de tenir debout.







LES ANNÉES OÙ JE GROMMELAIS 





La première fois que j’ai grommelé ce n’était pas un caprice d’enfant contrariée.  
C’était un grondement sourd
Un froissement de révolte dans la poitrine
Le jour où ma mère a décidé que ma majorité serait troquée contre quelques hectares de terre.  
Scellé comme un marché agricole.  
Je n’étais plus une jeune femme : 
J’étais une parcelle
Une valeur foncière
Une signature au bas d’un contrat qui n’était pas le mien.  
Alors j’ai grommelé 
Un son discret
Presque imperceptible
Mais qui disait déjà : 
Ce n’est pas ma vie.

Moins d’un an plus tard l’adultère de mon mari m’a offert une brèche.  
À cette époque c’était une faute grave
Un déshonneur qui ouvrait les portes du divorce.  
Je l’ai saisie comme on saisit une poignée dans le noir.  
Et ce jour-là j’ai grommelé de satisfaction
Un grommellement victorieux
Minuscule mais lumineux.  
J’avais réussi à me défaire d’un destin imposé.

Mais ma mère elle n’avait pas renoncé à disposer de moi.  
Sa revanche fut de me confier à l’un de ses amants
Un homme sadique
Plus âgé que mon père aurait pu l’être.  
Alors j’ai grommelé à nouveau 
Un grommellement lourd
Résigné
Qui disait : 
La liberté n’était qu’un mirage.  
Ce bruit intérieur allait devenir mon compagnon forcé.

Il m’a séquestrée pendant dix années.  
Dix ans où grommeler était ma seule manière de respirer.  
Il remplissait le frigidaire sans jamais tenir compte que j’étais végétarienne.  
Je vivais de pâtisseries fraîches comme si le sucre était la seule douceur autorisée dans un monde qui me broyait.  
Et malgré tout j’ai aimé cette gourmandise
Ce petit refuge clandestin au milieu de l’emprise.

Je grommelais chaque fois que je le voyais dans mon rétroviseur
Silhouette collée à ma vie comme une ombre malveillante.  
Un jour un contrôle de Gendarmerie : 
Papiers
Alcootest.  
Il a cru que j’avais parlé.  
Alors il m’a brûlé la main à l’acide sulfurique.  
Ce grommellement-là n’était plus un murmure :
C’était un cri étouffé
Un grondement de douleur qui ne pouvait pas sortir autrement.

Il m’a imposé de faire entrer sa fille Corine au lycée Hélène Boucher
De lui offrir un BEP qu’elle ne méritait pas
Et pour couronner l’injustice de lui acheter une voiture.  
J’ai grommelé cette humiliation
Cette manière de me transformer en instrument de ses caprices 
En exécutante de ses mensonges.

Mon planning quotidien était affiché sur un tableau comme si ma vie était une suite de cases à remplir.  
Un jour je suis rentrée en retard.  
Il a ébouillanté ma chienne Blédina.
Trois jours de souffrance avant qu’il ne la fasse piquer.  
Je grommelais mon impossibilité d’intervenir
Paralysée par la peur.  
Ce grommellement-là s’est mué en colère 
Une colère lente
Souterraine
Qui commençait à fissurer les murs de ma cage.

Et puis un matin après dix années de grommellements accumulés comme des pierres dans ma gorge j’ai appelé la Gendarmerie.  
Ils sont venus.  
Ils lui ont demandé de quitter le domicile.  
Pas de prison non.  
Mais pour moi c’était mieux : 
Ils venaient d’ouvrir la porte.  
J’ai explosé de joie 
Une joie brute
Presque sauvage
Celle de l’oiseau qui découvre que la cage n’a plus de cadenas.

Après cela je n’ai plus eu à grommeler.  
Le bruit de fond s’est tu.  
Et dans ce silence retrouvé j’ai enfin pu commencer à vivre.









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