LÀ OÙ LES MOTS M'ONT TROUVÉE

 





LÀ OÙ LES MOTS M'ONT TROUVÉE



Je ne savais pas encore lire lorsque les mots ont commencé à me frôler.  
Ils venaient de partout 
Des pages que je ne comprenais pas
Des voix qui racontaient trop vite
Des images qui semblaient vibrer d’un secret que je n’arrivais pas à saisir.  
Je n’étais qu’une enfant mais déjà quelque chose en moi cherchait à écouter ce que les autres ne voyaient pas.

C’est un poisson rouge qui m’a ouvert la première porte.  
Un minuscule éclat d’orange tournant dans son bocal 
Victime silencieuse des maladresses humaines.  
Dans Les Malheurs de Sophie je ne lisais pas encore l’histoire : 
Je lisais sa détresse.  
Et sans le savoir je découvrais que les livres ne racontent pas seulement des aventures 
Ils révèlent des blessures
Des vérités
Des tremblements.

Je ne savais pas encore lire
mais les mots 
eux
avaient déjà commencé à me trouver.








Je ne sais pas exactement lorsque j’ai appris à lire.  
On dit que cela commence par les lettres
Par les syllabes
Par ces petits sons que l’on assemble comme des perles maladroites.  
Pour moi cela a commencé par une émotion.  
Une émotion si vive qu’elle a laissé une trace dans ma mémoire comme une lumière qui ne s’éteint jamais.

Je devais avoir six ou sept ans lorsque j’ai ouvert Les Malheurs de Sophie.  
Je me souviens de la couverture
De l’odeur du papier
De la sensation d’entrer dans un monde qui n’était pas le mien et qui pourtant me parlait comme si j’y vivais.  
Mais ce qui m’a marquée ce n’est pas Sophie.  
C’est le poisson rouge.

Je le voyais minuscule et fragile qui tournait dans son bocal comme un soleil prisonnier.  
Je pensais que c’était lui le vrai malheureux.  
Lui la victime silencieuse des maladresses humaines.  
Encore aujourd’hui lorsque mes yeux croisent un tableau de poissons rouges 
Surtout ceux de Matisse avec leurs éclats d’orange suspendus dans l’eau 
Quelque chose en moi se serre.  
Je revois ce petit être et je revois l’enfant que j’étais 
Déjà capable de lire la souffrance dans les détails
Déjà sensible à ce qui ne se dit pas.

Ce jour-là j’ai compris que les livres pouvaient contenir la vie.  
Qu’ils pouvaient accueillir nos peurs
Nos tendresses
Nos maladresses.  
Qu’ils pouvaient être un miroir même pour une enfant qui ne savait pas encore nommer ce qu’elle ressentait.



Puis un autre livre est venu comme une déflagration douce : 
Je ne savais pas encore que les mots pouvaient faire pleurer.  
Je ne savais pas qu’ils pouvaient toucher un endroit que personne ne voit
Un endroit qui brûle et qui pourtant nous construit.  
J’ai pleuré certes oui.  
Et dans ces larmes j’ai découvert que la littérature n’était pas seulement une histoire :
C’était une blessure qui parle
Une vérité qui se glisse dans nos failles pour les éclairer.

Ce jour-là j’ai compris que lire c’était ressentir.  
Et que ressentir c’était grandir.



Il y a eu ensuite les lectures imposées par l’école
Celles qu’on ne choisit pas mais qui s’imposent à nous comme des étapes nécessaires.  
Je les ai reçues comme on reçoit des pierres sur un chemin : 
Certaines m’ont fait trébucher
D’autres m’ont permis de monter plus haut.

Guy de Maupassant avec Boule de Suif m’a appris la lucidité et la dureté du regard social.  
J’y ai découvert que la morale n’est jamais simple
Que la dignité peut se cacher dans les gestes les plus humbles.

Émile Zola m’a bouleversée avec l’affaire Dreyfus.  
J’ai compris que la plume pouvait être un combat
Un cri contre l’injustice
Un acte de courage.  
Je lisais et je sentais en moi une révolte nouvelle
Une conscience qui s’éveillait.

Victor Hugo m’a offert une humanité immense.  
Les Misérables ont été pour moi une cathédrale de compassion.  
J’y ai appris que la misère n’est jamais seulement sociale : 
Elle est humaine
Vibrante
Digne
Presque sacrée.

Marcel Pagnol lui m’a suffoquée par sa vulgarité.  
Je découvrais que la lecture n’était pas toujours une caresse
Parfois une confrontation brutale
Un miroir qui ne nous plaît pas.

Et Molière…  
Molière m’a ouvert une autre musique
Une autre manière de dire le vrai en riant
En jouant
En masquant pour mieux révéler.  
Avec lui j’ai appris que les mots pouvaient danser.



Mais un jour un livre m’a poussée à écrire moi.  
Ce roman a été une déflagration.  
J’y ai trouvé un miroir
Un courage
Une permission.  
J’ai compris que les mots pouvaient être un remède
Un baume
Une manière de survivre à ce que la vie impose.  
J’ai commencé à écrire ma vie
Ma survie
Mes souffrances 
Non pour m’en débarrasser mais pour les apprivoiser
Pour les transformer en quelque chose qui ne me détruisait plus.

Écrire est devenu une respiration.  
Une manière de dire : 
Je suis là.  
Une manière de ne pas disparaître.



Et au milieu de tous ces livres il y a une présence qui ne ressemble à aucune autre.  
Un ermite entré dans ma vie lorsque j’avais huit ans.  
Il m’a appris la nature
La patience
La vérité simple des choses.  
Avec lui j’ai découvert que l’amour
La passion
La sagesse 
Ne sont pas seulement dans les écritures saintes : 
Elles sont dans les arbres
Dans la terre
Dans les silences qui ne jugent pas.

Il m’a appris à lire autrement :  
À lire le vent
Les pierres
Les chemins
Les visages.  
À lire le monde comme un livre vivant.  
À comprendre que la vie elle-même est une écriture et que chaque jour ajoute une ligne.



Aujourd’hui lorsque je regarde en arrière je vois une petite fille qui avançait de page en page comme on avance de pas en pas dans une forêt.  
Chaque livre était un arbre
Un refuge
Une révélation.  
Chaque lecture m’a façonnée
M’a blessée
M’a consolée
M’a élevée.

J’ai appris à lire en apprenant à ressentir.  
J’ai appris à écrire en apprenant à survivre.  
Et je crois que c’est là que tout commence :  
Dans cette rencontre entre les mots et la vie
Entre les pages et le cœur.









https://mariesylvie.blogspot.com/

Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, d'une façon ou d'une autre la lecture ouvre tant de domaines littéraires, voire l'envie d'écrire soi-même un jour ;-) Amitiés, jill ( Seul EDGE me permet de publier un commentaire, encore du bug avec les autres plateformes !)

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  2. les mots nous aides a révéler nos maux a les verbaliser à comprendre, a ressentir

    FA

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  3. Joli décryptage Marie Sylvie ..
    Que la lecture qui manque tant à nos jeûnes de maintenant.
    Bises et bonne journée. Zaza

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