L'OMBRE DE LA CRAIE
Le blog est souvent le miroir de nos instants présents
mais il est aussi parfois le réceptacle de nos ombres passées.
Aujourd'hui j'ouvre une boîte noire.
Il y a des souvenirs qui ne frappent pas à la porte
mais qui l'enfoncent
portés par le reflux d'une mémoire que l'on croyait endormie.
Quarante ans après les faits
j'ai ressenti le besoin viscéral de poser des mots sur un événement qui a bouleversé ma vie
un secret d'encre et de sang trop longtemps étouffé par le silence des autres.
Voici l'histoire d'une blessure
d'un oubli forcé
et d'une vérité qui finit toujours par retrouver le chemin de la plume.
L'OMBRE DE LA CRAIE
On dit parfois que la mémoire refuse l’oubli
Mais c’est un bien grand mot.
La mienne au contraire a choisi le vide.
Elle a sombré.
Lorsque je suis revenue du coma
Ce ne sont pas les souvenirs qui m'attendaient
Mais le grand désert de l’amnésie.
Le choc avait été si violent que mon esprit avait préféré tirer le rideau en me laissant face à une page blanche et amputée d'une partie de ma propre vie.
Il a fallu du temps pour que les morceaux recollent et pour que ce souvenir-là lourd et coupant finisse par refaire surface du fond de l'absence.
Tout avait commencé au Lycée Gabriel Touchard à Le Mans.
À cette époque j'enseignais avec cette certitude tranquille de la jeunesse et habitée par le respect d'une fonction que je croyais sacrée.
Ce jour-là la porte s'est ouverte sur un retard de trop.
Trente minutes.
Un gouffre dans le fil d'un cours et aussi une entorse répétée à cette autorité nécessaire que tout enseignant digne de ce nom s'efforce de maintenir.
Je l'ai reprise fermement pour rappeler la règle qui nous liait tous.
C'est alors que le quotidien a basculé dans l'impensable.
Il n'y a pas eu de mots et juste une révolte sourde mais immédiate et aussi le reflet froid d'une lame de couteau.
Le geste a été rapide comme dicté par une fureur aveugle.
Elle a tenté de me poignarder.
Le métal a trouvé ma chair transformant la salle de classe en un théâtre d'effroi.
De cet instant je garde aujourd'hui encore soit une quarantaine d'années plus tard les stigmates physiques.
Des cicatrices bien réelles qui elles n'ont jamais souffert d'amnésie.
Mais la blessure la plus insidieuse est venue après le réveil ou après le retour à la réalité.
L'institution qui m'employait
Cette machine administrative censée me protéger
A choisi la feutrine du silence.
Pour préserver une réputation et pour ne pas ternir l'image de marque de l'établissement
L'affaire a été étouffée polie ainsi que balayée sous le tapis des convenances.
Ce déni institutionnel fut une double trahison.
En choisissant le secret plutôt que la justice on ne m'a pas seulement niée dans mon statut de victime :
On n'a absolument pas rendu service à mon agresseuse abandonnée à sa propre dérive sans que le poids de son acte ne lui soit jamais renvoyé.
Les décennies ont passé en emportant avec elles le tumulte mais pas les zones d'ombre.
Bien plus tard un écho lointain et singulier est venu frapper à ma porte comme le dernier chapitre d'un roman noir.
J'ai appris que cette élève aurait été d'une certaine manière " achetée " par un homme.
Un homme persuadé dans sa propre rancœur que je lui avais volé sa place ou sa plume au sein de cet établissement.
Aujourd'hui alors que je regarde ces cicatrices vieilles de quarante ans
Je mesure le chemin parcouru.
De la nuit du coma et du silence de l'amnésie les mots ont fini par éclater.
Écrire ce souvenir c'est enfin lui donner la forme que l'on a voulu lui voler.
.jpg)


Bonjour Marie-Sylvie, c'est fou cette histoire, qu'on a tu, de nos jours, il y en a encore, mais on sait.... triste "fait divers" ! Merci, amitiés, jill
RépondreSupprimerC'était il y a 40 ans Marie Sylvie
RépondreSupprimerA cette époque là, il ne fallait pas faire de vagues.
De nos jours, cele se serait pas passé comme cela
Bises et bon jeudi. Zaza
Merci pour ton commentaire, Zaza.
SupprimerMalheureusement je crois que même aujourd'hui le silence institutionnel et le réflexe de protéger les réputations restent des réalités bien ancrées pour beaucoup de victimes.
C'est pour cela que l'écriture reste essentielle.
Bien amicalement, Marie Sylvie
Une telle agression aujourd'hui airait été traité différemment au bénéfice de la victime au moins par les médias puis par la justice.
RépondreSupprimerFA
Aujourd'hui, c'est carrément la t^te qui s'en va comme chez Monsieur Patty !
RépondreSupprimerEnseigner est de plus en plus dangereux de nos jours !
Bonne journée
Bien amicalement
Terrible cette agression ! Effroyable ! Cela devient dangereux d'enseigner... Comment ne pas penser à Samuel Paty et à tous ces enseignants victimes de cette violence inouïe et inacceptable !
RépondreSupprimerBon jeudi chère Marie Sylvie
Béa kimcat
Très chère Marie-Sylvie, comme nos amies, je pense - à travers ton douloureux et courageux témoignage - à M. Samuel Paty qui ne fut pas protégé comme tu ne le fus pas. Nous restons en profonde connexion de pensées et prières. Emma.
RépondreSupprimer