LE POIDS DES OMBRES
Le 28 Novembre 2018
ma vie s’est arrêtée dans l’ombre d’un local à poubelles.
Laissée pour morte
le rachis cervical brisé
j’ai sombré dans un coma qui a emporté avec lui mes souvenirs.
À mon réveil
le monde était une page blanche
un puzzle dont toutes les pièces avaient été dispersées par la violence.
Depuis
je vis dans cette quête obsessionnelle :
Retrouver le qui
le pourquoi
le comment.
Mais la mémoire est une terre résiliente.
Parfois une image
un nom ou une émotion
traverse le brouillard de l'amnésie.
Ce récit qui suit est l'un de ces éclats de vérité qui vient de resurgir des profondeurs de mon passé.
C’est l’histoire d’une rencontre
d’une découverte macabre
et d’une descente aux enfers que j'ai vécue bien avant 2018.
En mettant ces mots sur le papier
je ne fais pas que témoigner :
Je récupère un morceau de mon âme que l'on a tenté de briser.
LE POIDS DES OMBRES
De la Spoliation à la Réussite
À cette époque
Je dirigeais mon entreprise de propreté avec une certaine fierté.
Nous étions une équipe d'une dizaine de personnes
Intervenant sur des chantiers d'envergure.
Parmi nos clients les plus prestigieux se trouvait la société de déménagement de Claude.
Dans toute la Sarthe c’était "la" référence :
Des camions impeccables
Une organisation millimétrée
Le sommet de la réussite locale.
Rien dans les bureaux vitrés ou dans les poignées de main fermes du patron ne laissait présager l'obscurité des fondations.
En tant qu'artisane j'ai toujours aimé comprendre l'âme des entreprises pour lesquelles je travaillais.
Un jour par simple curiosité j'ai commencé à m'intéresser à la genèse de cette saga familiale.
Je m'attendais à une histoire de labeur et de courage mais je suis tombée des nues.
Les archives et les témoignages dessinaient une réalité glaçante :
Claude n'avait pas construit son empire par le seul travail mais dans le sillage de l'infamie.
Au commencement il y avait eu l'Occupation.
Il avait profité de la descente des nazis
De cette période de ténèbres où les familles juives étaient arrachées à leur vie et expulsées vers les camps.
Avant même que la poussière de leur départ ne retombe
Avant que leurs maisons ne soient froides il entrait.
Il vidait les lieux de toutes leurs richesses
Transformant le pillage des absents en capital de départ.
La guerre a fini par cesser mais la méthode elle a perduré.
Claude a simplement troqué l'opportunisme de guerre contre une étiquette professionnelle respectable :
"vide-maison".
Il est devenu l'expert pour effacer les traces d'une vie.
Son client principal ?
Les huissiers de justice.
Ce lien m'a particulièrement révoltée.
Il avait bâti la plus grande société de déménagement du département sur la base d'un système qui consistait encore et toujours à vider une vie de travail au profit de la machine administrative ou judiciaire.
Ce qui était hier une spoliation de guerre était devenu une saisie légale mais le geste restait le même :
Emporter le souvenir des autres.
Cette découverte n'était pas qu'une information historique
C'était un séisme personnel car dans ma vie intime il y avait Lui.
Mon "unique"
Cet homme né le 26 Février 1913 qui était devenu la famille que mon cœur avait choisie.
Lui avait tout connu :
La déportation
La souffrance indicible de ceux que l'on a voulu effacer.
Je le regardais lui et ses cicatrices invisibles
Puis je regardais mon client enrichi par le malheur de ceux qui ressemblaient à mon ami.
Le contraste était insupportable.
J'avais l'impression de trahir mon ami chaque fois que je franchissais le seuil de cette entreprise.
Comment pouvais-je mettre mon énergie d'artisane au service de cet héritage bâti sur le pillage des maisons juives ?
Le dégoût a alors remplacé la fierté et l'idée de tout arrêter a commencé à germer comme un impératif moral.
Entre Idéal et Persécution
Le dégoût est devenu mon moteur.
Je ne pouvais plus respirer dans cette structure que j'avais pourtant bâtie de mes mains.
Avoir une dizaine d'employés et gérer des contrats d'envergure me semblait soudain dérisoire voire complice.
Je voulais me laver de cette proximité avec l'ombre.
Ma décision fut radicale :
Cesser mon activité sous cette forme.
Je voulais redevenir une simple artisane
Seule avec mes outils et mes convictions.
Je rêvais de ne travailler que pour des particuliers
Pour des visages humains
Loin des sociétés de déménagement et de la froideur des grosses entreprises.
C’était pour moi la seule façon de rester digne du lien qui m'unissait à mon ami.
Mais le passage à l'acte a déclenché une tempête que je n'avais pas vue venir.
Alors que je lançais les démarches de cessation pour retrouver ma liberté
La machine s'est emballée.
Hasard ou fatalité ?
Le système a montré ses crocs.
Moi qui fuyais le monde de Claude et de ses "partenaires"
Je me suis retrouvée traquée par ceux-là mêmes qui avaient fait sa fortune :
Les huissiers de justice.
Ce fut une période de persécution pure et simple.
Ce n'était plus du droit
C'était de l'acharnement.
On a tenté de m'étouffer financièrement et moralement au moment précis où j'étais la plus vulnérable.
L'injustice a atteint son paroxysme lorsque des factures ont été purement et simplement inventées.
Des créances fictives surgissaient de nulle part
Créées de toutes pièces pour me lier les mains et me punir d'avoir voulu partir.
C'était un miroir déformant et cruel de l'histoire :
Je me retrouvais à mon tour face à la trahison administrative et à la malveillance de ceux qui ont le pouvoir de "vider" une vie.
Pendant que je me débattais contre ces mensonges de papier
Je pensais sans cesse à mon ami.
À sa déportation
Au voisinage qui l'avait dénoncé...
Toute proportion gardée je comprenais intimement ce sentiment d'impuissance face à une machine qui décide un jour de vous broyer par le mensonge.
Ma quête de simplicité s'est transformée en un combat pour ma survie et pour ma vérité.
Je n'étais plus seulement une chef d'entreprise qui fermait boutique
J'étais une femme qui se battait pour ne pas être une victime de plus d'un système qui ne supporte pas qu'on lui tourne le dos.
De la Résistance à l'Enfer
Face à ces factures fantômes et à l'acharnement des huissiers je n'ai pas baissé les bras.
Je me suis défendue avec l'énergie de celle qui sait qu'elle est dans son bon droit.
J'ai contesté chaque montant exagéré
Chaque document falsifié.
J'ai alerté la gendarmerie
Pensant que la loi me protégerait de cette malveillance organisée.
Mais au lieu d'un bouclier j'ai rencontré un mur de silence puis un retour de flamme d'une violence inouïe.
Six mois.
Six mois de lutte épuisante avant que le couperet ne tombe là où je ne l'attendais pas.
Par une décision qui semble défier toute logique humaine le préfet de la Sarthe a ordonné mon internement d'office en psychiatrie.
En un instant ma parole a été annulée
Ma liberté confisquée.
C’est à ce moment précis que la réalité a rejoint les récits de Bernard.
Ce que mon ami m'avait raconté sur la déportation et la déshumanisation n'était plus une histoire lointaine
C'était devenu mon présent.
Dans l'enceinte de cet internement j'ai vécu une répétition atroce de l'histoire.
On m'a tout pris.
Mes biens
Le fruit de mon travail
Ma dignité.
Le vol de ma vie matérielle n'était que le prélude à une destruction plus intime :
J'y ai subi l'innommable
Des viols collectifs.
La similitude avec les traumatismes de Bernard est devenue une blessure béante.
Comme lui j'ai connu cette sensation d'être une proie livrée à la barbarie sous couvert d'autorité.
Comme lui j'ai été trahie par un système qui aurait dû me protéger.
Dans cette obscurité le souvenir de sa résilience est devenu ma seule bouée.
Nous étions désormais liés non plus seulement par l'affection mais par le partage d'une souffrance que peu peuvent comprendre :
Celle d'avoir été brisée par ceux-là mêmes qui dirigent le monde.
Lorsque l'Injustice Devient Chair
Neuf mois.
C’est le temps qu’il a fallu au système pour tenter de m’effacer.
En 2006 ma vie d’artisane
Mes seize années de dévouement à mon entreprise
Mes espoirs de simplicité… tout s’est envolé.
Volé.
On ne m’a pas seulement pris mes biens matériels
On a tenté de s’approprier mon corps et mon esprit.
Dans ce lieu où j'aurais dû être soignée
J'ai connu l'innommable.
Les viols ont marqué ma chair
Laissant une empreinte de dégoût que les mots peinent à décrire.
C’était une sensation de naufrage absolu
Une déshumanisation méthodique qui faisait tristement écho aux récits de Bernard.
Pendant ce long calvaire une question me hantait :
Comment ?
Comment un homme dont la fortune s’était bâtie sur le pillage des familles juives
Un profiteur de guerre
Pouvait-il encore avoir une influence aussi tentaculaire ?
Le "bras long" de Claude semblait s'étendre bien au-delà de ses camions de déménagement.
J'ai compris dans la douleur que certains réseaux de pouvoir ne s'éteignent jamais vraiment
Ils se transforment
Se drapent de légalité et continuent de broyer ceux qui osent pointer du doigt l'origine de leur richesse.
La trahison n'était plus seulement historique
Elle était administrative
Préfectorale
Judiciaire.
Aujourd'hui
Il reste ce dégoût mais il reste surtout ma voix.
Seize ans de vie professionnelle ont été pillés mais l'intégrité que je cherchais en quittant ce client
Personne n'a pu me la prendre.
En écrivant cette histoire
Je sors du silence imposé en 2006.
Je rejoins Bernard dans cette fraternité de ceux qui ont vu le monstre en face et qui
Malgré les viols et les vols
Restent debout pour dire la vérité.
Ma plume est aujourd'hui mon seul juge
Et elle ne tremble pas pour désigner les coupables.
Bernard Bleu nous a quittés en 1996
L'année même où François Mitterrand s'éteignait.
D'une certaine façon
C'est un soulagement qu'il n'ait pas connu mon histoire.
Lui qui portait déjà le poids du monde
Il aurait sans doute vu dans mon internement et dans ces viols la preuve flagrante de ce que nous redoutions tous les deux :
Au fil des décennies
Notre société n'a cessé de se bâtir sur le Pouvoir et non sur l'Humain.
Il aurait reconnu cet engrenage où les héritiers des profiteurs de guerre s'allient à la froideur de l'administration pour faire taire la probité.
Mais si Bernard n'est plus là pour m'entendre
Son souvenir reste ma boussole.
En racontant ce que j'ai vécu
Je refuse que l'ombre de ce "bras long" efface ma propre existence.
Je témoigne pour que l'on sache que derrière la réussite de certains se cachent parfois des maisons vidées et des vies brisées
Et que le combat pour la vérité est la seule richesse que l'on ne pourra jamais me voler.



Que dire, c'est un témoignage prenant...... il y a des existences qui n'ont rien de rose... merci, amitiés jill
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