LE RECLUS DU CHEMIN DES ABSENTS
ATELIER JEUX D'ÉCRITURE DE NANOU
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ANAGRAMME # 17
Le nouveau défi de Nanou nous invite à entrer dans le mot ABSTINENCE comme on entrerait dans une maison ancienne :
En soulevant la poussière des lettres
En découvrant derrière elles des chemins inattendus.
Il s’agit d’en extraire au moins dix anagrammes
de les laisser vivre dans un texte
un récit
un poème
bref
de transformer une contrainte en élan.
En découvrant ce thème
quelque chose s’est réveillé en moi.
Un souvenir d’enfance
longtemps resté tapi dans l’ombre
a frappé à la porte.
Un souvenir de route
de fugue
de rencontre improbable avec un homme retiré du monde
qui avait fait de l’abstinence non pas une privation
mais une manière d’habiter la vie autrement.
Alors j’ai suivi ce fil.
Les anagrammes se sont mises à tourner autour de ce souvenir comme des lucioles
éclairant des fragments oubliés
des sensations anciennes
des vérités que l’on ne comprend qu’après coup.
Voici donc ma participation au défi de Nanou :
Un récit où les lettres d’ABSTINENCE deviennent des traces
des signes
des guides pour raconter une rencontre qui m’a marquée plus que je ne l’avais cru.
On raconte qu’au bout du vieux chemin des Saules
Là où les ronces forment une arche naturelle
Vivait un homme que les villageois appelaient Frère Jean.
Pourtant il n’était frère d’aucun ordre
Ni moine d’aucune règle.
Il s’était simplement retiré du monde
Comme on se retire d’une pièce trop bruyante
Et il avait choisi pour royaume une cabine de bois posée au bord d’un ruisseau
À l’écart de tout.
Je l’ai rencontré un soir où j’avais fugué
Poussée par une colère d’enfant
Et par ce désir de liberté qui brûle plus fort que la peur.
J’avais marché longtemps
Traversé des centaines de pensées contradictoires
Jusqu’à ce que la lumière décline
Et que le silence devienne une présence.
C’est là qu’il est apparu.
Il portait une soutane élimée
Trop longue
Qui traînait sur le sol.
Il riait doucement en me voyant le dévisager.
《 Appelle-moi le Cul‑de‑Jatte !》 disait-il
《 puisque c’est ainsi que je me nomme moi-même. 》
Il avait perdu ses jambes dans une vie d’avant qu’il évoquait rarement
Comme si ce passé avait été banni de son cœur.
Mais il parlait de son infirmité avec une élégance bienséante
Presque cérémonielle
Comme si elle faisait partie d’un rituel secret.
Dans sa demeure
Il n’y avait rien de superflu :
Une paillasse
Une bougie
Un vieux coffre
Et une bécane sans roues
Posée contre le mur comme un vestige d’un autre monde.
Il vivait dans une abstinence volontaire
Non pas par mortification
Mais par choix.
Il disait que chaque objet en moins lui rendait un peu de liberté en plus.
Un soir
Alors qu’un insecte tournait autour de la flamme
Il m’a confié :
《 Le monde est une cantine où l’on sert des plats trop lourds pour l’âme.
Moi j’ai choisi de jeûner. 》
Il parlait peu
Mais chaque mot semblait pesé
Comme s’il répondait à une instance intérieure
Une voix plus ancienne que lui.
Je l’écoutais
Fascinée.
J’aurais voulu rester
Apprendre à vivre dans cette paix étrange
Dans cette lenteur qui ressemblait à un refuge.
Il m’avait même proposé de m’asseoir près de lui
De partager son silence
De comprendre ce qu’il appelait《 la vraie présence 》.
Mais j’étais jeune
Affamée de routes
De visages
De promesses.
Je voulais tout voir
Tout sentir
Tout brûler.
Alors je suis repartie.
Je me souviens encore de son regard
Ni triste ni déçu
Juste… absent
Comme s’il savait déjà ce que je découvrirais plus tard
Car plus tard
Oui
J’ai compris.
À mes dépens.
J’ai compris ce qu’il avait fui :
La violence des autres
Les attentes impossibles
Les chaînes invisibles
Les pièges du monde.
J’ai compris pourquoi il avait choisi l’abstinence
Pourquoi il avait laissé derrière lui la bécane
La ville
Les foules
Les obligations.
Et parfois
Lorsque la nuit se fait lourde
Je revois sa silhouette immobile dans la lumière tremblée d’une bougie.
Je me demande si ce n’est pas moi
Finalement
Qui aurais dû rester dans cette cabane
Apprendre à écouter le silence
À ne pas me perdre dans les routes du monde.
Frère Jean
Le reclus du chemin des Absents.
Il m’a appris sans le dire que certaines fuites sont des fidélités.
Et que certaines rencontres
Même brèves
Changent la trajectoire d’une vie.



Bonjour Marie-Sylvie, une sorte de Diogène, que le monde n'intéresse plus tant il est "mauvais à boire"..... Une rencontre qui a marqué une enfant ! Merci, amitiés, jill
RépondreSupprimerUne belle rencontre avec le vrai , l'aboutissement vers un état d'être , le refus du bling bling
RépondreSupprimerLa vie dans sa normalité
C'est sûrement cela l'abstinence des temps modernes
Et si j'explique mon cheminement de ma pensée
Une belle rencontre avec le vrai.
Celle qui nous éloigne du bruit des apparences pour nous rapprocher de l'essentiel.
C'est peut-être l'aboutissement d'un état d'être , ne plus chercher à paraître, mais simplement à être.
Le refus du bling-bling n'est pas seulement un rejet du luxe ostentatoire
c'est une prise de distance avec tout ce qui détourne de soi-même.
Dans une époque où l'exposition, la consommation et la mise en scène de la réussite occupent une place considérable, choisir la sobriété devient presque un acte de liberté.
La vie dans sa normalité retrouve alors sa valeur.
Les gestes simples, les relations sincères, les moments ordinaires révèlent une richesse que les artifices ne peuvent offrir.
Ce qui semblait banal devient précieux lorsqu'on cesse de courir après l'exceptionnel.
L'abstinence des temps modernes pourrait bien être cela , s'abstenir du superflu, du besoin constant de validation, de la quête effrénée de visibilité.
Non pas par privation, mais par choix conscient.
Une forme de dépouillement qui permet de retrouver le réel dans toute sa profondeur.
Au bout du chemin, il ne reste ni éclat ni spectacle, mais une présence plus calme à soi-même et au monde.
Et peut-être que la véritable abondance commence précisément là, dans cette réconciliation avec la simplicité.
C'est ce que je m'efforce de toujours être ce que je suis ...
Rose
Coucou Marie Sylvie.
RépondreSupprimerC'est une une très belle rencontre.
A cette époque-là, tu ne pouvais pas comprendre cette philosophie de vie. Mais avec les années, les aléas de la vie, le souvenir de Frère Jean t'a servi.
Bises et bon mercredi. Zaza
Bonsoir Marie-Sylvie. Je comprends que cette rencontre t'ait marquée. Frère Jean avait choisi un mode de vie rude et simple, conforme à ses idées. Bonne soirée
RépondreSupprimerune porte grandement ouverte vers la simplicité à la suite d'une rencontre
RépondreSupprimerune marque positive et profonde.
FA
Merci pour ce beau partage. Une belle rencontre comme il n'en existe malheureusement plus. Notre monde devient si cruel. Amitiés.
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