LA PEUR COMME ADRESSE









Je savais toujours avant lui que nous allions déménager.  
Pas parce qu’il me le disait 
Il ne me disait jamais rien 
Mais parce que quelque chose dans l’air se modifiait. 
Une tension presque électrique
Un frémissement dans les murs
Une façon qu’avaient les objets de devenir soudain trop visibles
Comme s’ils se préparaient eux aussi à être arrachés à leur place.  

La peur
Elle
Elle ne me quittait jamais. 
Elle vivait dans ma cage thoracique
Lovée comme un animal qui ne dort que d’un œil. 
Dix ans. 
Dix ans à respirer sous la menace
À dormir avec la sensation qu’un couteau invisible flottait au-dessus de ma gorge. 
Dix ans à me demander si la nuit serait la dernière
Si le matin viendrait encore.  

La peur du viol.  
La peur d’être assassinée.  
La peur de disparaître sans que personne ne pose de questions.  

Ces peurs-là n’étaient pas des pensées : 
C’étaient des organes. 
Elles pulsaient. 
Elles avaient leur propre rythme
Leur propre respiration.  

Et puis venait le moment où il changeait de peau.  

Son silence devenait plus lourd.  
Son regard plus fixe.  
Sa voix plus tranchante.  

Alors je savais.  

Un déménagement.  

Toujours soudain. 
Toujours sans explication.  

Parfois après un an. 
Parfois après six mois. 
Parfois même avant que je n’aie eu le temps de mémoriser la couleur du ciel depuis la fenêtre.  

Nous restions dans la Sarthe
Mais la Sarthe devenait un labyrinthe. 
Une succession de communes
De villages
De routes étroites qui semblaient tourner en rond. 
Je ne vivais nulle part. 
Je passais. 
Je glissais. 
Je n’étais qu’une ombre que l’on déplaçait d’un point à un autre.  

À chaque départ 
Il y avait ce même rituel brutal :  
Les cartons qu’il jetait au sol.  
Les sacs qu’il remplissait à la hâte.  
Les ordres qu’il aboyait sans me regarder.  

Je ne posais pas de questions.  
Je ne respirais pas trop fort.  
Je ne faisais pas de bruit
Parce que je savais que le moindre mot pouvait déclencher une tempête.  
Les maisons se succédaient.  
Une petite longère humide où le vent passait sous les portes.  
Un appartement sombre où la lumière semblait s’excuser d’entrer.  
Une maison de bourg où les voisins riaient trop fort
Trop librement.    
Je les traversais comme on traverse un rêve dont on veut s’éveiller.  

Et puis un jour il a prononcé un mot que je n’avais jamais entendu dans sa bouche :  
Le mot a ricoché dans ma tête comme une pierre contre une vitre.  
Un village à quinze minutes de Le Mans.  
Il parlait d’un terrain
D’une maison
De travaux
De signatures.  
Je l’écoutais sans l’écouter.  
Mon corps lui comprenait déjà l’absurdité de la situation. 
Une nausée sourde montait en moi
Un vertige qui me donnait l’impression que le sol se dérobait.  
Puis il a posé les papiers devant moi.  
Mon nom.  
Mon nom partout.  
Sur les actes.  
Sur les contrats.  
Sur les documents bancaires.  

Mon nom comme si j’avais choisi.  
Mon nom comme si j’avais voulu.  
Mon nom comme si j’avais existé autrement que sous sa menace.  

Je n’avais jamais mis un pied dans une banque.  
Et pourtant sur le papier j’étais propriétaire.  
C’était ça le plus terrifiant :  
Il pouvait me faire disparaître
Et tout aurait semblé normal.  

Une femme propriétaire.  
Une femme installée.  
Une femme qui avait signé.  
Une femme qui
En réalité
N’avait jamais eu le droit de respirer.











Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, pas banale comme histoire, la tienne, et quelle histoire !!! Merci, amitiés, jill

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  2. QUAND LA PEUR PREND AUX TRIPES ELLE DEVIENT LE CANCER DE LA PENSÉE

    FA

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  3. Coucou Marie Sylvie.
    S'affranchir de ses peurs... Ce n'est pas si facile que cela.
    Départ imminent pour mon île de Batz.
    Bises et bon jeudi - Zaza

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  4. Coucou lumineux de ce jeudi annoncé très chaud, ici, là, ailleurs...

    Impressionnant cette capacité que tu as d'exprimer les mots justes, dans chaque thème que tu évoques, que ta plume reflète. Dans ce douloureux récit, l'on sent, respire, vit ce que tu vis, transperçant les yeux, le cœur, l'âme. Merci Marie pour ce nouveau témoignage. Douce et belle journée emplie de tendresse.
    Fraternelle amitié.

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  5. Cette lecture me laisse emue ! On se sent impatient d'aider cette femme mais si impuissant !
    On oscille entre réel et fiction !

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  6. Bonjour Marie-Sylvie,
    En te lisant j'ai été saisie moi aussi par la peur, c'est une histoire terrifiante que tu nous conte aujourd'hui, mais magnifiquement écrite.
    Bien amicalement

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  7. Pas facile de vaincre ses peurs !
    J'ai eu la chance de ne pas déménager durant mon enfance et adolescence...
    C'est terrifiant ce que tu nous racontes...
    Bon jeudi chère Marie Sylvie
    Bien amicalement
    Béa kimcat

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  8. J'aime beaucoup ton illustration...
    Béa kimcat

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