LA MONTAGNE ADMINISTRATIVE

 



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Pour cette Valse des mots n°19
Nanou nous invite à danser avec dix mots 

 Crépuscule - Heureux - Regarder - MontagneDésir - Secret - Tristesse - Manger - Destin -  Maison 

et à les laisser tracer un chemin dans nos récits.  

J’ai choisi de répondre à son appel en m’appuyant non pas sur une fiction
mais sur une expérience réelle 
une journée où la douleur
l’absurdité administrative et la dignité blessée se sont mêlées.  

À travers ces mots imposés
 j’ai tenté de dire ce que signifie gravir une montagne de formulaires lorsque le corps ne tient plus
regarder l’injustice en face
 et s’accrocher malgré tout au désir de rester vivante.  

Voici donc ma participation : 
Un texte qui ne cherche pas à être heureux 
mais à être juste
et qui transforme une épreuve réelle en parole offerte.














Au crépuscule  
Lorsque la lumière baisse et que les ombres s’allongent
Je repense souvent à ce jour où tout a basculé.  
Je n’étais plus qu’un corps brisé
Un axe de douleur planté dans la nuque
Un souffle qui hésite.  
Et pourtant
On me demandait de regarder droit devant
Comme si la volonté pouvait remplacer les vertèbres
Comme si la dignité pouvait tenir lieu d’attelle.

La montagne administrative se dressait devant moi
Immense
Glacée
Indifférente.  
Une montagne sans sentier
Sans corde
Sans guide.  
Une montagne où chaque papier était une pierre
Chaque formulaire un éboulis
Chaque exigence un mur vertical.  
Je n’avais pas la force de la gravir
Mais on me disait que c’était mon destin  
Que je n’avais pas le choix
Que la survie passait par là.

Dans ma maison je vivais couchée
Immobile
Suspendue à la douleur comme à un fil trop tendu.  
Je n’étais pas heureuse non.  
Je n’avais même plus l’ambition de l’être.  
Je voulais seulement respirer sans hurler
Dormir sans me réveiller en sursaut
Exister sans implorer.  
Mais l’administration ne connaît pas la nuance.  
Elle ne voit pas la tristesse 
Elle ne voit pas la souffrance
Elle ne voit pas la fragilité.  
Elle ne voit que des cases à cocher.

Je ne pouvais pas manger ce matin-là.  
Mon corps refusait tout même l’eau.  
Mais il fallait avaler l’humiliation
La peur
La colère.  
Il fallait avaler l’absurdité d’un système qui exige ta présence pour prouver que tu ne peux pas te déplacer.  
Un système qui te demande de marcher pour démontrer que tu ne peux plus marcher.

C’est mon époux qui m’a portée.  
Littéralement.  
Ses bras étaient mes béquilles
Son souffle mon courage
Sa présence mon seul appui.  
Sans lui je serais restée au sol
Effondrée
Invisible.  
Il m’a portée jusqu’au bureau de la CPAM
Comme on porte un enfant blessé
Comme on porte un secret trop lourd pour un seul cœur.

Ils avaient ma radiographie.  
Ils avaient la preuve nette
Tranchante
Irréfutable :  
Un rachis cervical brisé
Une colonne qui ne tenait plus
Une vie suspendue.  
Et pourtant
Ils exigeaient ma présence
Comme si la douleur devait se montrer en vitrine pour être crue.  
Comme si la souffrance devait se mettre debout pour être reconnue.

Je me suis évanouie sur leur chaise trop dure
Trop droite
Trop froide.  
Une chaise qui n’avait jamais été pensée pour un corps fragile.  
Je me souviens du vertige
Du noir qui monte
Du silence qui m’avale.  
Je ne sais pas si quelqu’un a vu.  
Je ne sais pas si quelqu’un a voulu voir.  
Dans ces bureaux la compassion est un secret
Un mot que l’on n’utilise pas
Un geste que l’on ne fait plus.

Lorsque je suis revenue à moi
On m’a parlé de pourcentages.  
De 50 %.  
Comme si la douleur avait un curseur.  
Comme si la vie pouvait se mesurer en fractions.  
Comme si rester immobile pour survivre n’était qu’un détail administratif.

Je suis sortie de là plus lourde qu’en entrant.  
Pas seulement de douleur
Mais de cette certitude que la montagne n’était pas un accident.  
Elle était voulue.  
Construite.  
Érigée pour décourager
Pour épuiser
Pour faire tomber ceux qui n’ont plus la force de se battre.

Et pourtant
Malgré tout
Un désir subsiste.  
Pas celui d’être forte.  
Pas celui d’être héroïque.  
Juste celui d’être reconnue.  
D’être entendue.  
D’être traitée comme un être humain.

Au crépuscule
Je me dis parfois que c’est déjà beaucoup.  
Et que c’est encore trop demander.



Lorsque la montagne administrative nie la douleur
Il ne reste que le désir de vérité pour guider notre destin
Du crépuscule de la tristesse jusqu'à la maison
Où l'on réapprend à regarder
Manger
Et espérer d'être enfin heureux
Malgré le secret de nos fractures. 









Commentaires

  1. Comme c'est bien dit côté administratif, une évaluation de handicap reste à sa merci !!!! Amitiés, jill

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  2. c'est une douloureuse épreuve qui relève d'un jugement épuisante terrible.
    Une mise à nu de douleurs avec cetteobligation de se raconter...

    FA

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  3. Coucou Marie Sylvie.
    Quelle montruosité cette administration en France...
    Je le vis tous les jour en m'occupant de ma soeur, affigée d'un sclérose en plaques depuis 1986.
    Aujourd'hui elle vit entre son lit, son lève-malade et son fauteuil roulant, et quand il faut financer tout ceci et demander des aides, quelle galère !
    Bises et bon début de semaine. Zaza

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  4. Coté administratif, il y a toujours des montagnes de paperasses à remplir, même si on ne peut plus tenir un stylo, j'ai connu ce même problème avec mon époux handicapé, il fallait aller partout "remplir des papiers", mais je ne pouvais pas le porter, heureusement notre fils le faisait avec beaucoup d'amour.
    Bon courage
    Bien amicalement
    Livia

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  5. Cette montagne administrative est insupportable !!
    En France, nous sommes les champions de la paperasserie...
    Béa kimcat

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