VISION NOCTURNE

 






ANAGRAMME  # 15

MOT :













Elle n’avait jamais été une femme bagarreuse
Dans son village on la connaissait comme une mère attentive, 
une femme discrète qui savait apaiser les disputes
et transformait les petites bagarres du quotidien en éclats de rire. 
Mais depuis l’assassinat de sa fille, onze ans, une bague trop grande au doigt,
une brèche s’était ouverte en elle, 
profonde comme un barrage qui cède sous la pression.

La justice avait promis des réponses.  
Elle n’avait offert que des couloirs vides, 
des dossiers qui s’empilent, 
des mots qui glissent entre les doigts comme un barreau mal fixé.  
Alors la colère s’était installée, 
rageuse
tenace, 
une colère qui ne crie pas mais qui ronge. 
Une colère qui se nourrit de chaque silence officiel, 
de chaque phrase creuse prononcée par ceux qui prétendent protéger.

Dans son appartement devenu une auberge de souvenirs, 
elle vivait désormais dans un étrange aérage intérieur, 
un courant d’air froid qui passait entre les photographies, 
les jouets, 
les vêtements pliés trop vite.  
Elle n’était pas violente.  
Elle était blessée.  
Et la blessure, parfois, 
prend des chemins que personne n’aurait imaginés.

Les journaux parlaient des terroristes comme d’une catégorie à part, 
une menace venue d’ailleurs, 
souvent associée à des visages arabes
comme si la douleur avait une origine unique.  
Elle, elle savait que c’était faux.  
Qu’il suffisait d’une déchirure, 
d’un effondrement intime, 
pour que n’importe qui,
une voisine,
un père,
un collègue,
une femme ordinaire,
puisse basculer.

Elle ne voulait pas la guerre.  
Elle voulait qu’on la voie.  
Que l’on voie sa fille.  
Que l’on voie l’abandon qui l’avait poussée au bord du gouffre.

Et dans cette vision nocturne où elle avançait désormais, 
chaque geste prenait un sens nouveau.  
Elle ne préparait pas un acte.  
Elle préparait une réponse.  
Une manière désespérée de forcer ceux qui avaient failli 
à regarder enfin la douleur qu’ils avaient laissée derrière eux.










Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, difficile de se relever après la mort brutale de son enfant, et en attendre des réponses...... Bien joué, merci, amitiés, jill

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  2. Bien joué Marie Sylvie. Un très beau texte que j'ai aimé.
    Bises et bon jeudi. Zaza

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  3. Tellement dur pour une maman de perdre si brutalement son enfant...
    Beau texte.
    Bien amicalement chère Marie Sylvie
    Bon jeudi
    Béa kimcat

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