L'ENFANCE DEVANT LA BARRIÈRE
Elle habitait une petite maison au bord des champs
Là où les matins ont encore l'odeur du foin humide et du pain grillé.
Chaque jour avant l'école elle buvait son verre de lait chaud.
On le lui servait comme un rituel
Un passage obligé pour " bien grandir ".
Mais elle
Dans son imagination vaste et secrète
Avait transformé ce geste banal en un chemin vers quelque chose de plus haut.
Elle croyait
De cette croyance pure que seuls les enfants savent porter
Que le lait la rendrait sage.
Pas seulement grande
Pas seulement forte.
Sage.
Peut-être même un peu ange.
Elle imaginait que chaque gorgée déposée en elle une lumière blanche
Une douceur qui monterait lentement jusqu'à ses épaules
Puis jusqu'à son dos
Jusqu'à ce qu'un matin sans prévenir
Deux ailes se déploient.
Elle ne disait rien de tout cela.
Les adultes auraient souri
Ou pire
Auraient expliqué.
Elle préférait garder son secret
Comme on garde une graine dans la poche.
Un matin d'Hiver
Alors qu'elle traversait la cour de la ferme pour rejoindre la cuisine
Elle entendit un son qu'elle n'avait jamais vraiment remarqué.
Un appel rauque
Fragile
Presque humain.
Elle s'arrêta.
Le froid lui mordait les doigts
Mais quelque chose dans ce cri la retint sur place.
Elle s'approcha de la vieille étable.
À travers les planches disjointes elle aperçut un veau
Encore maladroit sur ses pattes trop fines.
Il pleurait.
Pas comme un enfant
Pas comme un animal non plus.
Il pleurait d'une absence.
D'un manquement.
D'une séparation qu'il ne comprenait pas.
La fillette sentit son cœur se serrer
Comme si une main invisible venait d'en refermer les bords.
Elle resta là immobile
Le souffle suspendu.
Le veau tournait la tête vers la porte
Appelant une présence qui ne viendrait pas.
Elle pensa soudain à son verre de lait.
À la chaleur qu'elle aimait tant .
À la blancheur qu'elle croyait céleste.
Et une idée encore flou mais déjà douloureuse traversa son esprit :
Ce lait venait de quelque part.
De quelqu'un.
De cette absence-là.
Elle sentit une vague de culpabilité monter en elle
Lente et profonde
Telle une marée qui ne dit pas son nom.
Elle n'avait jamais imaginé que son ascension vers la sagesse puisse peser sur quelqu'un d'autre.
Elle n'avait jamais pensé que son rêve d'ailes puisse commencer par une déchirure.
Elle s'accroupit près de la porte.
Le veau la regarda
Ses yeux sombres brillants de larmes.
Elle ne savait pas quoi faire.
Elle n'avait pas les mots
Pas les gestes.
Alors elle resta là simplement
Comme on reste auprès d'un chagrin que l'on ne peut pas consoler.
Le froid lui engourdissait les jambes
Mais elle ne bougeait pas.
Elle avait l'impression que quelque chose en elle se transformait
Doucement
Silencieusement.
Comme si une partie de son innocence se détachait
Non pour disparaître
Mais pour devenir lucidité.
Lorsqu'elle se releva enfin
Elle leva les yeux vers le ciel.
Il était gris
Traversé de nuages lourds.
Pourtant elle sentit une clarté nouvelle en elle.
Une clarté qui ne venait pas du lait
Mais de sa capacité à entendre ce qui souffre.
Elle comprit sans pouvoir l'expliquer
Que devenir sage n'était pas une question de boisson ou de croissance.
C'était une question de regard.
De présence.
De responsabilité.
Ce matin-là elle ne devint pas un ange.
Elle devint humaine
Pleinement
Profondément.
Et dans cette humanité
Il y avait déjà un peu de ciel.
On grandit vraiment
Le jour où l'on entend pleurer
Ce que l'on ne voyait pas.


Bonjour Marie-Sylvie... Une histoire de verre de lait qui en dit long, bravo.... merci, amitiés jill
RépondreSupprimerQuelle belle histoire Marie Sylvie.
RépondreSupprimerBravo.
Bises et bon mercredi. Zaza
Une poignante et belle histoire avec cette petite fille buvant son verre de lait chaud et ce petit veau... Que l'on sépare de sa maman vache... Et c'est tellement triste !
RépondreSupprimerBon mercredi chère Marie Sylvie
Bien amicalement
Béa kimcat
un histoire très triste ou la séparation nous fait comprendre bien des choses sur nos vies éphémères.
RépondreSupprimerFZA
Une histoire qui me parle de l'absence, de la séparation, de tous les manques à venir et pourtant il faut continuer à grandir ... à la fois triste mais ouverte à l'empathie, à la sagesse.
RépondreSupprimerMerci Marie Sylvie pour cette lecture si émouvante.
Bonsoir Marie-Sylvie. Merci pour cette belle histoire, d'une petite-fille qui grandit. Bonne soirée
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