L'HÉRITAGE DES INNOCENTS

 



L'HÉRITAGE DES INNOCENTS




La pluie fine de Novembre tombait sur Le Mans comme une chape de plomb liquide
Lavant les pavés sans jamais parvenir à décrasser l'âme de la ville. 
Du quatrième étage de son commissariat le Sergent Patrofor observait les passants qui se hâtaient en bas
Silhouettes voûtées par le froid et le poids d'une époque qui ne faisait plus de cadeaux.
Patrofor n'était pas une femme de bureau. 
Sa silhouette athlétique et sa haute stature imposaient naturellement le respect mais c’était son visage qui marquait les esprits. 
Ses longs cheveux blonds qu'elle attachait d'ordinaire en une tresse stricte pour le service
Encadraient des traits fins mais fermes. 
Ses yeux d'un bleu aussi limpide qu'un glacier semblaient capables de percer les mensonges les plus opaques. 
On l'appelait parfois  "la vigie "celle qui voit ce que les autres préfèrent ignorer.
Elle se détourna de la fenêtre pour affronter la pile de dossiers qui s'accumulait sur son bureau.

《  Encore un .... Sergent !》 Soupira son adjoint en posant un rapport de plus sur le tas. 
Une petite de trois ans. 
Évanouie.

Patrofor fronça les sourcils. 
C'était le troisième en moins d'un mois. 
À la radio qui grésillait dans un coin de la pièce une voix monocorde analysait ce qu'ils appelaient désormais le  " Grand Renoncement".
Les experts parlaient de parents brisés par l'inflation
Par l'impossibilité de nourrir une bouche de plus
Préférant supprimer l'innocence plutôt que de la voir mourir de faim.
Le paysage urbain qu’elle traversa pour se rendre sur les lieux de la disparition n'était que désolation : 
Des devantures de magasins barricadées
Des files d'attente devant les banques alimentaires et ce silence… un silence de plomb qui avait remplacé les rires d’enfants dans les squares.
Lorsqu'elle pénétra dans l'appartement de la victime l'odeur de renfermé et de soupe claire l'assaillit. 
Le capitaine déjà sur place rangeait ses notes d'un air las.

《 C’est clair comme de l’eau de roche Patrofor !》 Lança-t-il sans la regarder. 
《 Une mère seule
Deux boulots précaires
Plus de loyer payé depuis six mois. 
Elle a craqué. 
Elle dit qu’elle ne sait rien
Qu’elle dormait mais on connaît la chanson. 
On boucle ça avant que la presse ne s’en mêle.》

Patrofor ne répondit pas. 
Elle s'approcha du petit lit à barreaux. 
Ses yeux bleus balayèrent la pièce avec une précision chirurgicale. 
Elle s'accroupit sa main gantée frôlant le sol poussiéreux. 
Elle ne cherchait pas des preuves de violence
Elle cherchait une anomalie.
Elle sortit de sa poche une petite bourse en velours d'où s'échappèrent quelques carrés de bois. 
Elle aimait le contact tactile de ces lettres de Scrabble pour ordonner ses pensées. 
Elle aligna trois lettres sur le rebord du berceau : N - E - T.

《 Capitaine !》 Murmura-t-elle sa voix résonnant avec une froideur inhabituelle. 
《 Une mère qui veut tuer son enfant par désespoir laisse derrière elle le chaos de sa douleur. 
Ici sous ce lit il n'y a pas une seule poussière.
C'est trop propre. 
Quelqu'un est venu ici avec un désinfectant de bloc opératoire. 》

Elle se redressa sa chevelure blonde captant la faible lumière de l'ampoule nue au plafond. 
Le monde entier voulait croire à la folie des pauvres. 
Mais Patrofor elle venait de flairer la méthode des riches.


Le lendemain le ciel de Le Mans n’avait pas changé de teinte
Il restait d’un gris d’étain pesant et sans horizon. 
Dans les couloirs du commissariat l’ambiance était électrique. 
Le Capitaine avait déjà signé les rapports classant les trois disparitions en  " drames de la misère ". 
Pour la hiérarchie l’affaire était enterrée
Une simple statistique de plus dans la débâcle sociale de l’époque.
Patrofor elle ne dormait plus. 
Elle s’était installée aux archives médicales de la ville
Un sous-sol oublié où l’odeur du papier jauni et du salpêtre remplaçait celle de la pluie.
Ses longs cheveux blonds étaient relevés en un chignon hâtif 
Quelques mèches rebelles s'échappant sur sa nuque alors qu’elle parcourait des colonnes de données sur son écran.
Ses yeux bleus d'ordinaire si calmes brillaient d'une intensité fiévreuse. 
Elle ne cherchait plus des motifs de mort mais des critères de vie.

《  Qu'est-ce que tu fabriques encore ici Patrofor ? 》 L'interrompit la voix rauque de l'archiviste.
《 Le patron a dit de lâcher l'affaire. 
Tu vas finir par te brûler les ailes.》

Patrofor ne leva pas les yeux. 
Ses doigts survolaient le clavier.

《 Regarde ça Alain. 
Léo, Sarah et maintenant la petite Chloé. 
Trois enfants de quartiers différents mais regarde leurs carnets de santé. 
Zéro allergie. 
Zéro asthme. 
Un taux d'hémoglobine digne d'athlètes de haut niveau. 
Dans une ville où l'air est devenu irrespirable ces gamins étaient des anomalies de santé.》

Elle fit glisser une main dans sa poche et en sortit ses lettres de bois. 
Sur la table métallique elle composa 
lentement : 
P-U-R.

《 On ne les a pas tués parce qu'ils étaient une charge Alain. 
On les a choisis parce qu'ils étaient parfaits. 》

Elle quitta les archives pour se rendre dans la seule pharmacie de garde du quartier nord. 
Elle y retrouva une vieille connaissance
Un apothicaire qui refusait de prendre sa retraite.
Elle lui montra le prélèvement qu'elle avait effectué clandestinement sous le berceau de la veille.
L'homme examina l'échantillon sous son microscope puis se redressa le visage pâle.
《  C’est un composé à base d’ions d’argent et d’ozone stabilisé Sergent. 
Ce n'est pas un détergent ménager. 
C’est ce que l’on utilise pour stériliser les environnements stériles les plus sophistiqués... ou pour conserver des tissus organiques vivants. 
C'est hors de prix. 》

Patrofor sentit un froid polaire lui glacer l'échine. 
Le contraste était là béant : 
Des enfants nés dans la crasse mais convoités pour leur pureté.
En sortant elle fut interceptée par une berline noire aux vitres fumées qui l'attendait au coin de la rue. 
Un homme en costume sombre en descendit l'air aussi poli que menaçant.

《 Sergent Patrofor ? 
Votre capitaine s'inquiète de votre zèle. 
Il serait regrettable qu'une carrière aussi exemplaire que la vôtre s'achève sur une... erreur d'interprétation. 
Le pays a besoin de calme pas de théories du complot. 》

Patrofor le fixa ses yeux bleus plongeant dans ceux de l'inconnu avec une détermination qui fit ciller l'homme de main.

《 Le calme est le luxe de ceux qui ne regardent pas sous les lits monsieur ! 》 Répondit-elle d'une voix de glace.

Alors que la voiture démarrait en trombe elle nota une odeur qui flottait encore dans l'air froid : 
Un parfum de pomme et de savon
Une fragrance de jardin printanier en plein cœur de cet enfer industriel. 
La piste était là. 
Quelqu'un quelque part s'offrait le luxe de la vie éternelle et les enfants de Le Mans en étaient le prix.



Patrofor savait que le compte à rebours avait commencé. 
L’avertissement de l’homme à la berline n’était pas une simple menace
C’était un arrêt de mort pour son enquête. 
Elle n’était plus seulement une policière
Elle était devenue une impureté dans un système qui exigeait le silence.
Elle ne rentra pas chez elle. 
Elle savait que son appartement au quatrième étage de cet immeuble des années 70 serait surveillé. 
Elle passa la nuit dans sa vieille voiture garée dans une ruelle sombre derrière la gare de Le Mans. 
À la lueur blafarde d'un lampadaire qui grésillait elle étala une carte de la Sarthe sur le siège passager.
Ses longs cheveux blonds dénoués tombaient sur ses épaules comme un manteau de soie fatiguée. 
Elle prit ses lettres de Scrabble et les jeta sur la carte. 
Elles s'éparpillèrent vers le nord-ouest en direction de la forêt de Sillé. 
Les lettres formaient un chaos qu'elle ordonna d'un geste sec : F-L-U-X.

《 Le sang est un fleuve !》Se dit-elle. 
《Et tout fleuve a une source. 》

Elle se souvint de l'odeur : 
Cette pomme acide et ce savon chirurgical. 
Elle commença à croiser les relevés de consommation électrique anormaux dans les zones rurales isolées. 
Une propriété se détacha : 
Un ancien pavillon de chasse racheté par une holding luxembourgeoise dont les factures d'énergie équivalaient à celles d'un petit hôpital.
À l'aube elle prit la route. 
Le paysage urbain et ses façades lépreuses s'effacèrent pour laisser place à une campagne squelettique. 
Mais plus elle approchait du domaine plus le décor changeait. 
Les arbres n'étaient pas rabougris par la pollution
Ils semblaient vigoureux presque trop verts pour la saison.
Elle gara son véhicule à deux kilomètres et finit le trajet à pied s'enfonçant dans les bois. Patrofor se déplaçait avec la discrétion d'une prédatrice 
Sa haute silhouette se fondant entre les troncs. 
Elle finit par atteindre une crête qui surplombait la propriété.
Ce qu'elle vit lui coupa le souffle.
Au centre d'une cuvette naturelle
Protégé par une double enceinte de grillages électrifiés
Se dressait un immense dôme de verre et d'acier
À l'intérieur le Printemps était éternel. 
Elle vit des enfants
Une dizaine
Vêtus de tuniques blanches courant dans une prairie parfaite. 
Il n’y avait aucune trace de la misère qu’elle avait laissée derrière elle. 
Pas de faim
Pas de froid.
Elle sortit ses jumelles. 
À travers la paroi translucide du dôme elle aperçut l'homme. 
Il marchait au milieu des enfants avec une lenteur royale. 
De loin on aurait dit un grand-père bienveillant veillant sur sa lignée. 
Mais en ajustant la mise au point Patrofor vit le détail qui glaçait le sang : 
L'homme tenait la main d'un petit garçon et sur le bras de l'enfant un pansement de compression était visible.
Elle comprit alors la nature du "Paradis". 
Ce n'était pas un refuge c'était une écurie.
L'homme s'arrêta et leva les yeux vers la crête comme s'il pouvait sentir la présence de l'intruse. 
Patrofor ne bougea pas mais son cœur cogna contre ses côtes. 
Elle vit alors l'homme porter un flacon à ses lèvres et boire un liquide d'un rouge sombre presque noir sous la lumière artificielle du dôme.
Elle reprit ses lettres de bois dans sa poche et sans regarder en tira trois qu'elle posa sur la mousse humide de la forêt : 
La sienne ne tenait plus qu'à un fil mais elle savait désormais que l'horreur portait le masque de la perfection. 
Elle devait entrer. 
Non pas pour arrêter un criminel mais pour briser une idole qui se nourrissait de l'avenir.



Le froid de la nuit sarthoise mordait les joues de Patrofor mais elle ne le sentait plus. 
Elle avait observé les rondes des drones de surveillance pendant des heures
Synchronisant sa respiration sur leurs balayages laser. 
Sa chevelure blonde était désormais dissimulée sous une capuche sombre et ses yeux bleus s'étaient mués en deux fentes d'acier captant le moindre reflet sur les clôtures électrifiées.
Un vieux souvenir de ses années à la brigade de recherche pour créer une brèche de trente secondes dans le champ de sécurité. 
Elle se glissa de l'autre côté avec la souplesse d'une ombre.
Une fois à l'intérieur du périmètre l'air changea brutalement. 
La sécheresse hivernale fit place à une humidité tiède saturée d'oxygène et de parfums floraux.
C'était l'odeur de la pomme et du savon mais plus intense presque écœurante. 
Patrofor se faufila jusqu'aux parois de verre du dôme central.
Elle ne cherchait pas une porte mais un accès technique. 
Elle finit par trouver une trappe de maintenance menant aux conduits de régulation thermique. 
En rampant dans l'obscurité métallique des tuyaux elle entendit des murmures : 
De la musique classique
Douce
Apaisante
Diffusée par des haut-parleurs invisibles.
Elle déboucha enfin sur une corniche intérieure surplombant le jardin.
Le spectacle était irréel. 
Sous la lumière des lampes horticoles qui imitaient l'aube elle vit le petit Léo. 
Il était assis sur un banc de pierre lisant un livre d'images. 
Il semblait radieux 
Sa peau n'avait plus le teint grisâtre des Sablons. 
Mais Patrofor remarqua les fines tubulures de plastique qui couraient discrètement le long des pieds du banc dissimulées sous le lierre remontant jusqu'à la manche de l'enfant.
Elle descendit silencieusement et s'enfonça vers le cœur du dôme là où la végétation devenait plus dense. 
Elle finit par pousser une porte dérobée qui ne donnait pas sur un jardin mais sur un laboratoire d'une blancheur aveuglante.
Ici la "pureté" atteignait son paroxysme.
Sur des écrans géants Patrofor vit défiler des graphiques biologiques : 
Taux de lymphocytes
Niveaux d'hormones de croissance
Pureté plasmatique. 
Chaque enfant du jardin avait son moniteur dédié. 
Elle comprit alors l'horrible vérité : 
Ils n'étaient pas seulement des donneurs de sang. 
Ils étaient des filtres vivants. 
On les nourrissait d'aliments purifiés à l'extrême pour que leur corps produise un sérum parfait
Une sève humaine débarrassée de toutes les scories de la vie moderne.
Au centre de la pièce l'homme l'attendait. 
Il était assis dans un fauteuil médical pivotant une perfusion plantée dans le pli de son coude. 
Il ne parut pas surpris de la voir. 
Son visage d'une jeunesse insolente malgré ses mains noueuses de vieillard s'étira en un sourire serein.

《 Vous avez une persévérance remarquable Sergent ! 》 Dit-il d'une voix mélodieuse dépourvue de toute agressivité. 
《 Mais regardez-les. 
Ne sont-ils pas mieux ici que dans la boue de vos rues ? 
Je leur offre le paradis. 
En échange ils m'offrent le temps. 
C'est un contrat de survie.》

Patrofor sentit ses doigts trembler de rage. 
Elle plongea la main dans sa poche et serra ses lettres de Scrabble. 
Elle en tira trois qu'elle jeta sur le sol de marbre blanc : 
V-I-M (Force énergie).

《 Ce n'est pas un contrat ! 》répondit-elle sa voix vibrant d'une colère contenue. 
《 C'est un viol biologique. 
Vous ne les sauvez pas 
Vous les dévorez par les veines. 》

《 Je transmute leur jeunesse en sagesse ! 》 Rétorqua l'homme en se levant. 
《 Le monde est en train de mourir Patrofor.
Pourquoi gâcher une telle pureté dans la tombe alors qu'elle peut maintenir les esprits qui dirigeront demain ? 》

À cet instant Patrofor vit derrière l'homme une rangée de caissons cryogéniques
Dans chacun d'eux une poche de sang portait le nom d'un enfant disparu. 
Et à côté de la poche de Léo une autre était déjà prête vide et attendant la prochaine "récolte".



L’homme au visage de porcelaine la regardait avec une pitié méprisante. 
Pour lui Patrofor n’était qu’une relique d’un vieux monde moraliste. 
Mais alors qu’il s’apprêtait à presser un bouton d’alarme dissimulé sous son bureau le sergent fut plus rapide. 
Elle ne dégaina pas son arme mais elle brandit son téléphone : 
Elle avait filmé chaque caisson
Chaque tubulure
Chaque visage d'enfant.

《 Ce n'est pas seulement votre fin !》 Murmura-t-elle. 
《 C'est celle de votre monde. 》

Elle n'attendit pas les renforts. 
Elle savait que si elle appelait son propre commissariat l'appel serait intercepté
Le domaine nettoyé et elle-même déclarée en état de démence avant l'aube. 
Elle s'enfuit par la brèche qu'elle avait créée en emportant avec elle le dossier noir qu'elle avait constitué aux archives et complété par les preuves visuelles de l'horreur.
Elle roula toute la nuit en évitant les grands axes. 
Elle ne se sentait plus en sécurité nulle part pas même derrière son propre badge. 
Ses yeux bleus brûlants de fatigue scrutaient chaque phare dans son rétroviseur.
À l'aube alors que la brume s'élevait sur la campagne sarthoise elle ne prit pas la direction du commissariat central de Le Mans. 
Elle bifurqua vers la caserne de la Gendarmerie Départementale.
Elle descendit de sa voiture les vêtements froissés sa longue tresse blonde défaite par la course et l'humidité. 
Elle se tenait droite malgré l'épuisement. 
Elle ne voulait plus avoir affaire à la politique de la ville
Aux compromis des capitaines et aux pressions des préfets. 
Elle cherchait le charisme brut et la rigueur de ceux pour qui la loi ne se négocie pas.
Un officier de gendarmerie
Un homme au regard droit et à la carrure solide sortit à sa rencontre. 
Il ne portait pas le cynisme qu'elle voyait chaque matin sur le visage de ses collègues.

《 Sergent Patrofor ? 
Vous semblez avoir traversé l'enfer. 》

Patrofor posa le dossier épais sur le capot de sa voiture. 
Ses doigts tremblaient légèrement mais sa voix était ferme. 
Elle plongea la main dans sa poche une dernière fois et posa ses lettres de bois sur le papier. 

《  Mon commissariat est compromis Lieutenant. 
La ville est malade et ceux qui devraient la soigner se nourrissent de son sang. 
Je vous remets l'enquête sur les disparitions.
Tout est là. 
Les preuves
Les noms
Le domaine.
Le gendarme fixa le dossier puis plongea son regard dans les yeux bleus de Patrofor. 
Il y lut la détresse mais surtout une loyauté indéfectible envers ceux qui ne peuvent se défendre. 
Il comprit que ce qu'il tenait entre les mains était une bombe atomique sociale.

《 Si je prends ce dossier Sergent il n'y aura pas de retour en arrière. 
On ira jusqu'au bout. 
Peu importe qui tombe.》

《 C'est exactement ce que je cherche !》 Répondit-elle.

Quelques heures plus tard alors que le soleil perçait enfin la couche de nuages elle regarda les colonnes de véhicules de la gendarmerie quitter la caserne en direction du domaine sirènes muettes mais détermination totale.
Patrofor resta sur le trottoir une silhouette blonde solitaire dans la lumière du matin. 
Elle avait sacrifié sa carrière et son confort et peut-être sa sécurité mais pour la première fois depuis des mois le silence de la ville ne lui semblait plus être celui de la mort. 
C'était celui d'un nouveau souffle.
Elle reprit ses lettres de Scrabble une à une les rangeant dans leur petite bourse. 
La dernière lettre qu'elle tint avant de fermer le cordon était le J



Le lieutenant de gendarmerie ne perdit pas une seconde. 
D’un geste sec il ordonna le déploiement.
Patrofor bien que civile désormais par le simple fait d'avoir trahi sa hiérarchie monta dans le véhicule de tête. 
Elle ne pouvait pas rester en retrait
Elle devait voir la fin de ce paradis de verre.
Le convoi de la gendarmerie fendit la brume matinale gyrophares éteints pour préserver l'effet de surprise. 
Lorsqu'ils atteignirent le Domaine des Sources l'assaut fut d'une précision chirurgicale. 
Les gendarmes silhouettes sombres et déterminées franchirent les clôtures électrifiées avant même que les drones n'aient pu donner l'alerte.
Patrofor marchait dans les pas du groupe d'intervention. 
Sous le dôme l'air était toujours aussi pur mais il semblait soudain chargé d'une électricité statique. 
Les enfants réveillés en sursaut regardaient avec des yeux ronds ces hommes en uniforme envahir leur jardin parfait.

《 Ne les effrayez pas ! 》 Lança Patrofor au lieutenant. 
《 Ils ne savent pas qu'ils sont des victimes. 》

Elle se précipita vers le petit Léo. 
En la voyant l'enfant sourit. 
Elle s'agenouilla devant lui ses longs cheveux blonds frôlant l'herbe artificielle. 
D'un geste délicat elle retira le pansement sur son bras révélant la marque de la perfusion.

《 C’est fini Léo. 
On rentre à la maison.》

Pendant ce temps dans le laboratoire le riche philanthrope n'opposait aucune résistance. 
Il restait assis son visage de porcelaine figé dans une expression de mépris souverain. 
Alors qu'on lui passait les menottes ses yeux croisèrent ceux de Patrofor à travers la vitre. 
Il ne dit rien mais son regard promettait que d'autres plus puissants que lui ne pardonneraient pas cet affront.
Patrofor sortit ses lettres de Scrabble une dernière fois. 
Elle les posa sur le pupitre de contrôle qui gérait le flux sanguin des innocents. 
Elle aligna : 

Le retour vers Le Mans se fit sous une lumière nouvelle. 
Patrofor ne retourna pas au commissariat. 
Elle savait que son casier y serait vidé et son nom rayé des cadres. 
Elle s'arrêta devant une petite maison à la lisière de la forêt loin de la grisaille urbaine.
Elle descendit de voiture et regarda le convoi emmener les enfants vers un centre de soins géré par la gendarmerie loin de la corruption de la ville. 
Le lieutenant s'approcha d'elle et lui tendit son insigne qu'elle avait laissé sur le dossier de l'enquête.

《  Vous avez fait ce que personne n'aurait osé Patrofor. 
Vous resterez l'une des nôtres peu importe l'uniforme. 》

Elle prit l'insigne et le regarda un instant puis le lui rendit.

《 Gardez-le Lieutenant. 
Ma plume me servira de bouclier désormais. 》

Elle le regarda s'éloigner. 
Pour la première fois ses yeux bleus ne scrutaient plus l'horizon à la recherche d'une menace. 
Elle entra dans sa nouvelle demeure et caressa ses deux chats qui l'attendaient sur le canapé puis s'installa à son bureau. 
Elle ouvrit son blog  et commença à taper les premiers mots de son prochain récit.
La vérité était sortie de l'ombre et même si le monde restait dur Patrofor savait qu'elle venait de rendre à ces enfants la seule chose que l'argent ne peut racheter : 











https://mariesylvie.blogspot.com/

Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, ah quelle histoire mais quelle histoire... en quête de jouvence et pureté, qui trinquent, ces enfants !!! Ca me rappelle le film, traitement de choc, Delon/Girardot... Merci, amitiés jill

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  2. Bravo Marie Sylvie, un pur régal
    J'ai aimé.
    Bises et bon début de semaine. Zaza

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  3. UNE PUISSANTE AVENTURE OÙ LE PERSONNAGE CENTRAL EST BIEN CONTRARIÉ DANS SON ENQUETE MAIS IL FINIT
    PAR AVOIR RAISON
    C'EST UN BON CLIMAX

    FA


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