LES NŒUDS DE VELOURS
Les vitrines de la Clinique des Ormes n’osaient plus refléter le jour.
Niché au cœur d’un parc aux arbres centenaires dont l’ombre étouffait les bruits de la ville
Cet ancien hôtel particulier du XIXe siècle dissimulait ses secrets sous des airs de sanctuaire.
Au premier étage
Dans l’air lourd du bureau directorial
Où flottait un parfum persistant de cire d'abeille contrarié par la pointe âcre de l'éther
Le silence pesait le poids d'une sentence.
Assombri par les ans
Semblait retenir son souffle.
Sur la table d’examen en verre trempé et tubes de chrome
Dont l'éclat chirurgical contrastait avec les lourdes tentures de velours vert empire
Le dossier médical était grand ouvert.
Les pages blanches révélaient la vérité nue :
Les recherches révolutionnaires du défunt Professeur n'étaient qu'une immense imposture
Une mine d'or bâtie sur des données falsifiées et le silence acheté des malades.
Le jeune successeur
Fixait les documents.
À trente-cinq ans
Ce grand homme au cheveu sombre et à l'élégance stricte avait tout sacrifié à son ambition.
Ses fines lunettes d’écaille encadraient des yeux gris habituellement froids
Aujourd'hui habités par une vigilance traquée. Ses mains de chirurgien
D'une régularité troublante
Restaient crispées sur le rebord du verre.
Sa blouse blanche
Impeccablement boutonnée jusqu'au col
Ressemblait moins à un habit de science qu'à une armure de papier prête à se déchirer.
Il n'était pas seul pour porter ce fardeau.
Dans la pénombre de la pièce se tenait Hélène
La directrice des laboratoires.
Silhouette taillée dans le givre
Cette femme d'une cinquantaine d'années gardait les cheveux poivre et sel sévèrement tirés en un chignon bas.
Sous sa blouse ouverte
Son tailleur sombre se confondait avec les ombres du cabinet.
Ses yeux noirs
Profonds et indéchiffrables
Fixaient le sol.
Elle avait vu naître les mensonges du vieux maître
Elle n'avait pas la panique de Marc
Mais la froideur de celle qui calcule déjà le coût du prochain silence.
Près d'eux
Assis dans le velours d’un fauteuil
Se trouvait l'Homme au Miroir.
Vêtu de son éternel pardessus de laine gris anthracite
Son chapeau de feutre posé sur les genoux
Cet artisan des coulisses arborait un visage d'une banalité si parfaite qu'on l'oubliait aussitôt croisé.
Ses doigts longs
Jaunis par le tabac
Ne manipulaient plus ses fiches avec l'assurance d'autrefois.
Pour la première fois
Le mécanisme de l'illusion s'enrayait.
《 C'est trop tard pour les fables !》 Murmura l'Homme au Miroir
Sa voix feutrée perdant sa musicalité habituelle.
Les documents ont fuité.
Quelqu'un dans cette maison possède les originaux
Et chaque jour d'attente se paiera en gouttes de sang.
La menace ne venait pas de la place publique
Mais des entrailles mêmes de l'institution.
Le chantage commença à tisser sa toile invisible
Reliant les trois êtres par des fils d'acier.
Pour Marc
C'était la promesse d'une ruine immédiate.
Pour Hélène
La fin d'une carrière construite dans le sillage du Professeur.
Pour le maître-chanteur anonyme
Tapi quelque part dans les couloirs
C'était un festin de reines.
Alors
Au lieu de chercher la sortie
Ils s'enfoncèrent ensemble dans le labyrinthe.
Il n'y eut pas de grand contre-scandale pour détourner les regards de la presse.
Le salut ne vint pas d'un mensonge médiatique
Mais d'une lente agonie partagée.
Il fallut descendre par l'ascenseur de cuivre au grincement étouffé vers les laboratoires souterrains.
Là
Sous les néons blafards qui bourdonnaient doucement au long des couloirs de carreaux blancs
Les murmures nocturnes remplacèrent la science.
C'est entre les rangées d'éprouvettes et les congélateurs à basse température que se scellaient les transactions honteuses
Loin des regards de la haute société.
Le scandale
Loin d'être balayé
Devint le ciment d'une étrange confrérie.
Marc et Hélène
Autrefois distants
Se surprenaient à chercher le regard de l'autre à chaque bruit de pas
Unis par la terreur et une culpabilité commune.
Le cliquetis des talons de la directrice sur le marbre ne sonnait plus comme un ordre
Mais comme un signal d'alerte pour le jeune chirurgien.
Ils apprirent à vivre l’oreille collée aux cloisons
Guettant la prochaine lettre anonyme déposée sur la table de verre
Le prochain prix à payer pour un sursis de vingt-quatre heures.
Au-dehors
La Clinique des Ormes continuait de jouir d'un prestige immense
Mais ses piliers intérieurs étaient désormais rongés par le soupçon mutuel.
Un soir
Alors que l'Homme au Miroir rangeait ses dossiers sans gloire
Ses yeux d'or ancien croisant ceux des deux complices
Marc rencontra le regard noir et fixe d'Hélène au-dessus de la table de verre.
Ils comprirent qu'ils n'échapperaient jamais.
Le scandale ne les avait pas détruits publiquement
Il avait fait pire :
Il les avait condamnés à une prison sans barreaux
Enchaînés l'un à l'autre par les nœuds de velours du chantage.
Dans ce monde de silence acheté
Leurs blouses blanches étaient devenues leur plus beau linceul.
https://mariesylvie.blogspot.com/


Hé bien Marie Sylvie, quelle histoire et quel sac de nœuds captivant du début à la fin. Bravo
RépondreSupprimerBises et bon début de semaine. Zaza
quel chantage les blouses blanches enfermées dans leur linceul
RépondreSupprimerQuelle histoire haletante dans cette clinique de magouilles !
RépondreSupprimerLe chantage c'est plus qu'un noeud de velours, je dirai que c'est plutôt un noeud gordien !
Bonne journée
Amitiés
Voici donc Marc et Hélène enchaînés l'un à l'autre par les nœuds de velours du chantage...
RépondreSupprimerDouce journée de lundi ma chère Marie Sylvie
Pensées amicales
Béa kimcat
Bonsoir Marie-Sylvie. Tu me donnes envie d'en savoir plus sur cette clinique des Ormes et cet homme au miroir. Quels secrets cachent ils ? Bonne soirée
RépondreSupprimerBonsoir Brigitte
SupprimerRavie que cet univers t'ait plu !
L'Homme au Miroir a encore bien des choses à raconter...
Je poserai tout cela sur le papier dès que l'inspiration sera au rendez-vous pour une nouvelle histoire.
Douce soirée !
Pensées amicales,
Marie Sylvie
Bonjour Marie Sylvie
RépondreSupprimerTu nous entraînes vers une histoire bien sombre, scandaleuse mais surement bien étouffée et bien manigancée dès le départ .
Il y a malheureusement des personnages qui ne reculent pas afin d' affirmer leur pouvoir et leur notoriété.
Peut-être nous offriras -tu une suite ?
Belle soirée; bien amicalement.
Balaline