LE BANC DES DEUX FORTUNES
On disait souvent que la petite place n’avait rien d’extraordinaire.
Une boulangerie
Un mur de pierre
Un banc un peu bancal
Un vélo qui changeait rarement de propriétaire. Pourtant
Ceux qui savaient regarder y trouvaient un théâtre discret
Un lieu où les heures se posaient comme des oiseaux fatigués.
Et au centre de ce théâtre
Ils n’avaient jamais vraiment décidé de s’y retrouver.
C’était venu comme ça
Au fil des années
Comme une habitude qui se tisse sans que l’on s’en rende compte.
Armand arrivait toujours le premier.
Il avançait lentement
Mais avec une détermination tranquille.
Sa canne rythmait ses pas
Un métronome obstiné.
Il saluait le banc d’un geste de tête
Comme on salue un vieil ami.
Ce jour-là la lumière avait cette douceur particulière des fins d’après-midi de Printemps.
Elle glissait sur les pierres
S’accrochait aux volets
Se déposait sur les épaules d’Armand comme une cape dorée.
Il s’assit
Poussa un soupir qui ressemblait à un remerciement
Et observa la rue.
Quelques minutes plus tard
Léon apparut.
Il marchait avec cette allure penchée de ceux qui ont passé leur vie à écouter les autres.
Il leva la main en voyant Armand
Un geste lent
Presque solennel.
《 - T’es en avance 》dit-il en s’asseyant.
《 - Non
c’est toi qui es en retard.
Le temps ça dépend de l’humeur.》
Ils restèrent un moment silencieux.
Le vélo appuyé contre le mur semblait écouter.
Le papier jauni accroché à la pierre tremblait à peine
Comme une feuille qui hésite à tomber.
Un chat passa
La queue haute
Sûr de son importance.
Armand finit par rompre le silence.
《 - Dis donc Léon…
T’as vu les prix au marché ce matin ?
Pour trois tomates faut sortir un bras et demi de pognon. 》
Léon éclata d’un rire bref.
《 - Ah ça mon vieux !
Le pognon il file plus vite que nos souvenirs.》
Un couple passa devant eux discutant de la couleur d’un rideau.
Une poussette grinça.
Un chien renifla le pied du banc avant de repartir
Indifférent.
《 - Tu parles du fric
Du blé
Du flouze
Du grisbi… continua Léon. 》
《- Ouais tout ça !》répondit Armand.
《 - Chic ?
Avec nos godasses trouées ? 》
《 - On peut être fauchés et élégants Léon.
Ça coûte rien l’élégance.》
Le vent apporta une odeur de pain chaud.
La boulangerie venait de sortir une fournée. Armand ferma les yeux un instant
Comme pour mieux la savourer.
《 - Moi j’aimais bien quand mon père disait :
" T’as pas un peu de oseille ?" 》
《 - L’oseille oui.
Et la thune.
Et la galette. 》
《- Et la braise 》ajouta Armand.
《 - Faut de la braise pour faire tourner le monde.》
Ils rirent
Un rire qui fit vibrer le mur derrière eux.
Le vélo ne bougea pas
Mais on aurait juré qu’il souriait.
《- Tu te rappelles le vieux Marcel ? 》demanda Léon.
《- Lui il disait toujours "J’ai pas un rond de caramel". 》
《- Oui et il en avait jamais le pauvre.
Même pas de quoi s’acheter un ticket de loterie.
Un groupe d’enfants passa en courant
Laissant derrière eux une traînée de cris et de poussière.
Les deux hommes les regardèrent s’éloigner
Un peu attendris
Un peu nostalgiques.
《 - Regarde-les 》dit Armand.
《 Ils courent comme si le monde était infini. 》
《 - Pour eux il l’est encore 》 répondit Léon.
Un silence doux s’installa.
Les deux hommes observaient la rue comme on regarde un fleuve :
Sans chercher à le retenir
Juste pour le plaisir de le voir passer.
《 - Et puis y a les modernes 》 reprit Léon.
《 Ils parlent de cash
De liquide
De biftons… 》
《 - De tune aussi.
Sans le "h".》
《- Ah oui la tune.
Ça fait jeune mais ça sonne creux.》
Armand se redressa
Comme pour donner plus de poids à ce qu’il allait dire.
《- Et puis y a les poètes.
Ceux qui disent "le nerf de la guerre".
Ou "le vil métal".
Ou "la monnaie sonnante et trébuchante.》
Léon soupira mais d’un soupir heureux.
《- Et nous, qu’est-ce qu’on dit ? 》
《 - Nous ?
On dit qu’on n’en a pas. 》
《- Voilà.
C’est simple
C’est clair
C’est net.》
Ils rirent encore
Mais cette fois plus doucement
Comme si le rire lui-même avait vieilli avec eux.
La lumière changeait.
Le soleil glissait derrière les toits
Étirant les ombres.
Les bruits s’adoucissaient :
Un volet que l’on ferme
Un pas qui ralentit
Un oiseau qui hésite avant de se taire.
Le banc
Fidèle
Les portait comme il avait porté tant d’autres avant eux.
Il savait que ces deux-là reviendraient demain
Et le lendemain encore
Tant que leurs jambes les porteraient.
Armand se leva le premier avec précaution.
《 - Bon !》 dit-il
《 j’ai pas de pognon mais j’ai encore un peu de jambes. 》
《 - Et moi》 répondit Léon
《 J’ai pas de tune mais j’ai encore un ami.》
Ils se serrèrent la main
Un geste simple
Solide
Qui valait toutes les fortunes du monde.
Puis ils s’éloignèrent chacun de leur côté
Leurs silhouettes se fondant dans la lumière qui s’effilochait.
Le banc resta là
Témoin silencieux de leur richesse invisible.


Bonjour Marie-Sylvie, savoureux, ces deux p'tits vieux, ah l'argent ne fait pas tous les bonheurs, mais rien que d'en parler.... ;-) merci amitiés, jill
RépondreSupprimerJ'ai beaucoup aimé lire cette histoire.
RépondreSupprimerIci chez nous, l'on voit au cours de nos balades alentours beaucoup de ces personnages qui discutent du bon vieux temps.
Je profite d ema lecture pour te remercier de ta proposition auw croqueurs de mots ! Les mots étant mon moteur il m'a été très agréable de lire ce que tu proposais ! Mon texte est fait et programmé et je te le laisse aussi pour le 18 mai
Bonne journée Marie Sylvie
https://croqueursdemots.over-blog.com/2026/05/la-ronde-des-25-defi-327-mene-par-marie-sylvie.html
Oh j'aime bien ton histoire de ces 2 petits vieux Léon et Armand qui se racontent le bon vieux temps sur un banc...
RépondreSupprimerBon mardi chère Marie Sylvie
Bien amicalement
Béa kimcat
Coucou Marie Sylvie.
RépondreSupprimerSuperbe histoire, j'ai beaucoup aimé les dialoques.
Bises et bonne fin d’après-midi de mardi – Zaza
une histoire sympa , la simplicité est une vrai fortune
RépondreSupprimerFA
Les bancs sont souvent des lieux de rencontre, où échanger des souvenirs, échafauder des projets.
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