LÀ OÙ J'AI TRAVERSÉ
Vous qui lisez ces lignes depuis vos propres rivages
j’aimerais vous confier ceci :
Un lieu de passage
de bascule
un instant où la vie nous a demandé de choisir
entre rester immobile ou avancer malgré
la peur.
Le mien était fait de métal et de poussière.
Le vôtre peut être un silence
une rencontre
une perte
un geste minuscule qui a changé la direction
du vent.
Nous avons tous traversé quelque chose
qui nous a rendus plus fragiles
mais aussi plus vastes.
Si je raconte aujourd’hui
ce n’est pas pour refermer le passé
mais pour l’ouvrir comme une fenêtre.
Pour que l’air circule.
Pour que la mémoire ne soit pas un poids
mais une lumière partagée.
Alors à vous qui me lisez
je tends cette histoire comme on tend une main.
Non pour que vous la portiez à ma place
mais pour que vous y trouviez peut-être
un écho de vos propres chemins.
Un souffle.
Une force.
Une manière de dire ensemble :
Nous avons traversé
et nous portons encore la lumière.
LÀ OÙ J'AI TRAVERSÉ
Je viens d’un wagon
qui ne savait pas son propre destin
Je ne sais plus quel jour c’était.
Le temps
À cette époque
N’avait plus de contours.
Il se repliait sur lui-même comme une toile trop tendue
Prête à se déchirer au moindre souffle.
Je marchais pourtant
Les jambes lourdes d’une fatigue qui n’était pas seulement la mienne
Mais celle de tout un pays qui vacillait.
Devant moi il y avait un wagon.
Un wagon immobile
Silencieux
Posé là comme un animal blessé qui hésite à se relever.
On disait qu’il fallait y monter
Qu’il fallait suivre ceux qui savaient
Qu’il fallait croire en cette direction que personne n’osait nommer.
Je ne comprenais pas.
Je savais seulement que rester
C’était disparaître
Et que monter
C’était peut-être continuer.
Serrait la mienne.
Sa main était une prière.
Une prière sans mots
Faite de chaleur
De peau
De tremblements retenus.
Je m’y accrochais comme on s’accroche à une branche au-dessus d’un torrent qui menace d’emporter tout ce qu’il touche.
Lorsque nous avons approché le wagon
J’ai senti une étrange paix comme si l’air autour de nous se souvenait encore de ce que signifiait protéger.
Les adultes parlaient bas
Leurs voix glissaient comme des ombres.
Moi je regardais les roues du wagon
Ces cercles de métal qui promettaient un mouvement que je ne pouvais pas encore imaginer.
Je me souviens du moment où j’ai posé le pied sur la marche.
C’était un geste minuscule
Mais il a ouvert en moi une brèche.
J’ai compris que je quittais quelque chose sans savoir ce que je sauvais.
J’ai compris que je n’étais plus une survivante en devenir.
Les années ont passé.
Elles ont laissé derrière elles des traces
Des cicatrices visibles et d’autres invisibles
Des questions qui ne trouvent pas toujours de réponses.
Un jour j’ai revu des images de ce wagon.
Des images qui ne savaient rien de mon histoire
Mais qui avaient capturé nos silhouettes comme des fragments d’un récit trop vaste pour elles.
Je me suis reconnue
Et en même temps je ne me suis pas reconnue.
J’ai senti la distance entre ce que l’on montre et ce que l’on vit.
Entre la surface et la profondeur.
Entre l’instant et la mémoire.
Alors j’ai cherché.
J’ai cherché les voix qui avaient marché à mes côtés
Les regards qui avaient croisé le mien sans que je m’en souvienne
Les noms que le wagon avait portés sans les connaître.
J’ai cherché à comprendre ce qui nous avait tenus debout
Ce qui nous avait permis de traverser sans nous dissoudre dans la peur.
Aujourd’hui je retourne parfois à ce wagon.
Pas en vrai ... il n’existe plus.
Mais dans ma mémoire il est intact.
Il est un seuil.
Un passage.
Un lieu où je mesure la force de ce qui demeure lorsque tout semble vouloir s’effondrer.
Je ne suis plus l’enfant qui montait dans le wagon avec la peur au ventre et l’espoir en filigrane.
Je suis celle qui raconte.
Celle qui rassemble les éclats.
Celle qui dit :
Nous avons traversé
Et nous portons encore la lumière.



Bonjour Marie-Sylvie... A la vue de ce wagon je pense déportés, bien sûr, qui n'avait autre but que la mort... merci aussi pour ta page du jour, amitiés, jill
RépondreSupprimerMerci pour ton train de la vie... Ton wagon devrais-je écrire...
RépondreSupprimerOui nous avons tous traversé quelque chose qui nous a rendus plus fragiles...
Bon jeudi chère Marie Sylvie
Bien amicalement
Béa kimcat
Tout comme Jill, le début de ton récit m'a fait penser aux wagons des déportés et en cours la lecture, j'ai compris que ce wagon avait été salvateur.
RépondreSupprimerQuitter une vie que tu ne pouvais plus supporter et assumer, laissant des cicatrices physiques et intérieures...
Continuer ta vie sans rien oublier, et te construire , devenir ce que tu es aujourd'hui.
Bises et bonne journée Marie Sylvie.
Zaza
Bonsoir Marie-Sylvie. Ce wagon me fait penser comme Jill Bill aux déportés. Pour toi, il représente peut-être autre chose. Bonne soirée
RépondreSupprimerHélas j'ai bien peur que certaines nation aujourd'hui déporté les êtres humain comme jadis
RépondreSupprimerJ'y pense beaucoup en ce moment
Chacun a son wagon, celui que tu parais décrire ici, fait penser aux horreurs de la déportation. Réel ou non, peu importe. Quant à "la marche", celle sur laquelle il faut un jour monter pour franchir un cap, affronter une épreuve, passer à autre chose, je la considère comme un symbole très fort. Qui n'a pas hésité ou trébuché au moment de lever le pied pour passer du soleil à l'ombre ? Bisous Marie-Sylvie
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