NEUF MOIS D'OMBRE

 




La pleine lune.
Le silence s'épaissit.
Quelque part quelqu'un ne verra jamais l'aube.
À chaque pleine lune, une histoire sanglante s'éveille ...














Il y a des histoires que les villages préfèrent oublier.  
Des histoires qui dérangent
qui fissurent les façades tranquilles
qui rappellent que la violence peut se cacher derrière les sourires les plus respectables.  
Celle-ci en fait partie.

Dans cette petite commune de campagne
le docteur Lemaire était un homme en vue.  
On le saluait avec respect
on lui confiait ses enfants
ses parents
ses secrets de santé.  
Il incarnait l’autorité tranquille
la compétence
la stabilité.

Face à lui il y avait Éliane
une femme de son âge 
mais dont la lumière semblait trop vive pour certains.  
Elle avait monté son entreprise seule
élevé sa fille seule
reconstruit sa vie seule.  
Et surtout elle possédait ce don que les anciens reconnaissaient sans oser le nommer : 
Un don de guérison
subtil
instinctif
presque ancestral.  
Les gens venaient la voir pour des douleurs que la médecine ne savait pas apaiser.  
Elle ne promettait rien 
mais souvent ils repartaient soulagés.

Le docteur Lemaire observait cela avec une jalousie qui au fil des années s’était muée en obsession.  
Il ne supportait pas qu’une femme sans diplôme médical puisse inspirer plus de confiance que lui.  
Il ne supportait pas qu’elle réussisse là où lui-même stagnait.  
Il ne supportait pas surtout qu’elle soit aimée.

Puis un jour la fille d'Éliane disparut.

La gendarmerie parla de fugue.  
Le village parla de drame familial.  
Le docteur parla de chagrin maternel qui tournait à la folie.

Mais Éliane elle ne parla pas : 
Elle accusa.  
Elle accusa le docteur.  
Elle accusa son regard
ses silences
ses incohérences.  
Elle accusa son pouvoir.  
Elle accusa sa jalousie.

Elle demanda le corps de sa fille.  
Elle demanda la vérité.  
Elle demanda qu’on l’écoute.

Alors on l’a enfermée.

On a dit qu’elle délirait.  
On a dit qu’elle inventait.  
On a dit qu’elle était dangereuse pour elle-même.

Et on l’a internée dans un établissement où les murs n’avaient pas été repeints depuis des décennies
où les cris se perdaient dans les couloirs
où les traitements servaient plus à faire taire qu’à soigner.

Pendant neuf mois elle a vécu dans un état de semi‑conscience imposée.  
Les médicaments engourdissaient son corps
ralentissaient ses gestes
brouillaient ses mots.  
Mais son esprit lui restait éveillé.  
Elle entendait.  
Elle voyait.  
Elle comprenait ce qu’on voulait qu’elle ne comprenne pas.

Elle a subi des violences répétées
organisées
tolérées par ceux qui auraient dû la protéger.  
Elle a tenté de le dire.  
Elle a tenté de témoigner.  
Elle a tenté de survivre à l’intérieur d’un corps que l’on avait rendu docile.

Mais personne ne l’a crue.

On a préféré la version commode :  
Celle d’une femme fragile
traumatisée
confuse.  
On a préféré croire les uniformes
les blouses
les signatures.  
On a préféré la faire taire plutôt que d’écouter ce qu’elle avait à dire.

Pourtant chaque nuit de pleine lune
quelque chose en elle résistait.  
Une force ancienne
viscérale
qui échappait aux injections.  
Une force née de l’amour pour sa fille
de la certitude absolue qu’elle n’avait pas disparu d’elle-même.  
Une force qui refusait l’effacement.

Elle répétait encore et encore :  
《 Je n’ai pas perdu la raison.  
J’ai perdu ma fille.  
Et on m’a punie d’avoir dit la vérité. 》

Lorsqu'elle est sortie elle n’était plus la même.  
Son corps portait les traces du silence imposé 
Mais son regard lui portait une détermination que rien n’avait pu briser.

Elle a raconté son histoire.  
Elle l’a racontée à ceux qui voulaient bien l’entendre.  
Elle l’a racontée à ceux qui avaient peur de l’écouter.  
Elle l’a racontée même lorsqu'on lui disait de se taire.

Et aujourd’hui cette chronique existe pour une seule raison :  
Pour que son histoire ne soit plus jamais étouffée.  
Pour que sa voix traverse enfin les murs que l’on a dressés autour d’elle.  
Pour que la pleine lune éclaire ce que tant ont voulu laisser dans l’ombre.









Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, voilà une jalousie fatale à la fille de cette dame, qui savait que... on accuse pas un homme respectable, un docteur, on préfère accuser la mère.... triste mentalité... merci, amitiés, jill

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