LA MAISON DES OMBRES
DÉFI # 324
INVENTER UNE PAGE D'UN LIVRE FANTÔME
UNE PAGE ÉCHAPPÉE D'UN ROMAN JAMAIS ÉCRIT
ET Y FAIRE RÉSONNER LA PHRASE :
《 La nature fait les hommes semblables
et la vie les rend différents. 》
Pour ce Défi 324 des Croqueurs de Mots,
il nous était demandé d’imaginer une page arrachée à un roman qui n’existe pas
un fragment suspendu comme retrouvé entre deux pages d’un livre oublié.
J’ai choisi de laisser mon récit volontairement en suspens
comme une porte entrouverte sur un monde
où les murs murmurent
et où les ombres ont leur propre mémoire.
Dans cette page venue d’un roman fantôme
j’ai glissé la phrase imposée :
《 La nature fait les hommes semblables et la vie les rend différents. 》
Elle y résonne comme une vérité sombre
au cœur d’une maison où rien n’est tout à fait ce qu’il semble.
Voici donc un extrait de ce roman qui n’existe pas encore.
Le docteur Richard avançait dans la jungle comme on s’enfonce dans une fièvre.
La végétation
lourde de chaleur et de parfums sucrés
semblait refermer ses bras verts derrière lui.
Les lianes pendaient comme des serpents assoupis
les fougères bruissaient sous ses pas
et la lumière
filtrée par les feuillages
tombait en éclats d’or sur les pierres moussues d’un ancien temple maya.
L’air vibrait d’un murmure ancien
un souffle venu d’un autre temps.
C’est là dans cette clairière où le soleil peinait à percer qu’il avait découvert l'artefact :
Une machine métallique aux courbes impossibles comme sculptée par une intelligence étrangère.
Les légendes locales parlaient d’esprits malveillants
de gardiens invisibles.
Nicolas Richard lui souriait intérieurement.
La superstition n’était qu’un voile commode pour masquer l’ignorance.
La science pensait-il finirait toujours par déchirer les ténèbres.
Son visage
finement taillé
portait cette expression de calme glacial qui inquiétait ceux qui le croisaient.
Ses yeux d’un bleu presque translucide semblaient sonder les êtres comme on examine un spécimen sous une lampe froide.
Chaque geste était précis
chaque parole mesurée
comme si la moindre émotion risquait de fissurer le masque impeccable du médecin humanitaire qu’il offrait au monde.
Mais derrière cette façade se cachait un gouffre.
Un abîme silencieux
méthodique
affamé.
Dans la demeure des Richard
une bâtisse imposante aux volets clos
la lumière entrait à peine.
Les jardins
autrefois entretenus avec soin
n’étaient plus qu’un fouillis d’herbes folles et de rosiers décharnés.
Les allées de gravier
envahies par la mousse
semblaient mener nulle part.
À l’intérieur les couloirs sentaient le désinfectant et la poussière comme si la maison elle-même retenait son souffle.
Cécilia reposait dans sa chambre
immobile
les yeux fixés sur le plafond craquelé.
Le papier peint
jauni par les années
se décollait par endroits
révélant des strates d’anciens motifs floraux.
Le tic-tac de l’horloge résonnait comme un rappel cruel du temps qui s’écoulait sans elle.
Richard s’approchait parfois
ajustant son oreiller avec une douceur qui n’en était pas une.
《 Tu vois ma chérie… tout cela c’est de ta faute ! 》
murmurait-il
sa voix glissant comme une lame froide.
Elle ne pouvait répondre
mais elle pensait.
Elle se souvenait de l’enseignante qu’elle avait été
de ses élèves
de ses rêves.
Elle se souvenait aussi de l’homme qu’elle avait aimé
avant que l’ombre ne s’installe dans son regard.
L’arrivée d’une jeune infirmière apporta un souffle d’air dans cette atmosphère étouffante.
Elle avait des gestes doux
une voix claire
et une naïveté lumineuse qui contrastait avec la lourdeur de la maison.
Elle lisait des histoires à Cécilia
lui parlait de ses projets
de ses voyages rêvés.
Peu à peu un lien fragile se tissa entre elles.
Lorsque Cécilia trouva la force de parler
l’infirmière écouta.
D’abord avec scepticisme
puis avec un malaise croissant.
Les récits de Cécilia fissuraient l’image du médecin dévoué qu’elle admirait.
Les doutes s’insinuèrent en elle comme une brume froide.
Elle se mit à revoir les dossiers médicaux
à interroger d’anciens collègues
à relire les diagnostics.
Chaque détail devenait suspect.
Chaque silence une menace.
Un soir alors que Richard était absent
Cécilia entreprit d’explorer la maison.
Elle avançait lentement
son fauteuil roulant grinçant sur les lattes du parquet.
Les murs semblaient l’observer
les ombres se resserrer autour d’elle.
Derrière une bibliothèque elle découvrit une porte dissimulée.
Un souffle glacé s’en échappa lorsqu’elle l’ouvrit.
Un laboratoire clandestin s’étendait devant elle
éclairé d’une lumière blafarde.
Les murs étaient tapissés d’étagères où s’alignaient des flacons
des scalpels
des bocaux contenant des fragments de chair artificielle.
L’air sentait le métal
l’alcool
et quelque chose d’indéfinissable ... une odeur de secret.
Au centre de la pièce un mannequin articulé reposait sous un drap blanc.
En le soulevant Cécilia découvrit une réplique parfaite de son propre corps.
Même les cicatrices y étaient reproduites.
Un vertige la saisit.
Dans la pénombre du laboratoire
alors que Cécilia contemplait sa réplique si parfaite
une pensée lui traversa l'esprit
aussi tranchante qu'un éclat de verre :
La nature fait les hommes semblables
et la vie les rend différents.
Elle comprit soudain que Nicolas Richard n'avait pas toujours été ce monstre méthodique
cet être glacé que la science avait dévoyé.
Il avait été un homme comme les autres
façonné par les mêmes fragilités
les mêmes rêves
les mêmes failles
mais la vie ... ou peut-être l'artefact
avait creusé en lui une brèche où s'était engouffrée l'obsession.
Et dans cette brèche
quelque chose d'irréversible avait ormé.
Dans un carnet posé sur une table elle lut les notes de Richard :
Prélèvements
Cultures cellulaires
Assemblage de tissus.
Chaque ligne révélait une intelligence brillante mais égarée.
Une hantise froide
cartésienne
presque religieuse.
L’infirmière de son côté avait trouvé le journal intime de Richard.
Les pages transpiraient le mépris
la jouissance de manipuler les vies.
Elle comprit qu’elle avait soigné
sans le savoir
les victimes de ses expérimentations.
La culpabilité la submergea
mais aussi une détermination nouvelle.
Cécilia et elle
désormais liées par la peur et la vérité
avancèrent ensemble dans l’ombre.
Cécilia fouillait les archives numériques
déchiffrait les messages cryptés
retraçait les déplacements de son mari.
Chaque découverte la rapprochait de la vérité ... et du danger.
La maison la nuit semblait respirer autour d’elles.
Les murs craquaient comme des avertissements.
Le vent s’engouffrait sous les portes
portant avec lui des murmures indistincts.
La lune haute et pâle projetait des ombres déformées sur le parquet.
Cécilia savait qu’elle jouait un jeu mortel
mais elle n’avait plus rien à perdre.
Elle voulait comprendre.
Elle voulait survivre.
Elle voulait enfin mettre fin à l’empire de silence que Nicolas Richard avait bâti autour d’elle.
L'ÉCHO DE LA PLUME PAR MARIE SYLVIE




... énigmatique ce toubib et mari..... une belle ambiance de chair de poule, bravo, amitiés, jill
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