L'OMBRE À HAUTEUR D'ENFANT






La pleine lune.
Le silence s'épaissit.
Quelqu'un quelque part ne verra jamais l'aube. À chaque pleine lune, une histoire sanglante s'éveille ...
















J’avais huit ans 
et je croyais déjà connaître la mort.
Pas celle dont parlent les adultes à voix basse mais celle qui fait partie du quotidien : 
Les lapins suspendus dans la remise
les volailles immobiles avant le geste précis du couteau.  
Je savais reconnaître l’instant où la vie bascule
ce moment où tout se fige avant de disparaître.
Pour moi c’était un rituel. 
Une nécessité.  
Un ordre du monde que je pouvais regarder sans détourner les yeux.

Ce jour-là pourtant quelque chose s’est déplacé dans l’air 
imperceptiblement.  
Un frémissement.  
Une tension.  
Comme si la ferme entière retenait son souffle.

Je traversais la cour en marchant plus lentement que d’habitude.  
Je ne savais pas pourquoi.  
Les flaques de boue ne m’amusaient plus.  
Le vent ne sentait plus le foin 
mais une odeur plus lourde
plus sourde
que je ne pouvais pas nommer.  
Les bâtiments semblaient s’être rapprochés les uns des autres 
comme pour cacher quelque chose derrière leurs murs épais.

C’est alors que je vis la porte.

Une grande porte à deux battants
entrouverte.  
Pas assez pour inviter.  
Juste assez pour inquiéter.  
Une fente sombre
fine comme une coupure dans le jour.

Je m’en approchai sans réfléchir.  
À cet âge on ne sait pas encore écouter les avertissements du corps.  
On avance parce qu’on est curieux
parce qu’on veut comprendre
parce qu’on ne sait pas que certaines choses ne doivent pas être vues.

À mesure que je m’approchais
le silence devenait plus dense.
Un silence qui ne ressemblait pas à celui des bêtes endormies 
ni à celui des adultes occupés.
Un silence qui semblait venir de l’intérieur de moi 
comme si mon propre souffle s’était mis à reculer.

Je posai la main sur le bois.  
Il était froid.  
Trop froid pour un après-midi de ferme.

Je poussai légèrement.  
La porte grinça
un son mince
presque timide
qui me fit frissonner.

Et alors… je vis.

Pas clairement.  
Pas entièrement.  
Juste assez pour que mon cœur se serre d’un coup 
comme si une main invisible venait de le saisir.

Une forme.  
Suspendue.  
Immobile.  
Mais ce n’était pas un lapin.  
Ni une volaille.  
Ni rien de ce que je connaissais.

Mon esprit chercha aussitôt une explication familière
un geste de ferme
un rituel appris.  
Mais rien ne correspondait.  
Rien ne s’alignait.  
Rien ne rassurait.

Je sentis mes jambes devenir molles.  
Mes mains se mirent à trembler.  
L’air autour de moi se fit plus lourd 
presque impossible à respirer.  
Je voulais reculer 
mais mon corps refusait de bouger.  
Je voulais appeler 
mais ma voix s’était perdue quelque part dans ma gorge.

Je ne comprenais pas ce que je voyais
mais je savais que ce n’était pas pour moi.  
Pas pour mes yeux d’enfant.  
Pas pour mon cœur encore neuf.

Alors la peur entra.  
Pas une peur bruyante
pas une peur qui fait crier.  
Une peur silencieuse 
qui s'installe dans la poitrine 
et ne repart plus.
Une peur qui ne dit pas son nom 
mais qui serre
qui brûle
qui marque.

Je restai là
immobile 
comme si j’étais moi aussi suspendue dans cet instant qui ne finissait pas.  
Un instant sans souffle.  
Sans pensée.  
Sans refuge.

Puis une main m’attrapa brusquement par l’épaule.  
Mon père.
Je ne l’avais pas entendu arriver.  
Il me tira en arrière
referma la porte d’un geste sec
presque violent
comme pour effacer ce que j’avais vu.  
Comme pour me protéger trop tard.

Je restai contre lui
tremblante
incapable de parler.  
Je ne posai aucune question.  
Je n’avais pas les mots.  
Je n’avais que cette sensation dans la poitrine
cette apnée qui ne me quittait plus.

Ce jour-là
j’ai compris que certaines visions ne s’effacent pas.  
Elles restent dans le corps
dans le souffle
dans les nuits où la lune est trop pleine.
Elles ne font pas de bruit.  
Elles ne demandent rien.  
Elles attendent.  
Et parfois elles reviennent 
comme un battement manqué
comme une ombre qui passe derrière la porte entrouverte de la mémoire.









Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, on imagine la stupéfaction de toi enfant, si ce n'était pas un animal...... Une pendaison autre......... Ca laisse des traces indélébiles.... ! On suppose que tu as su par la suite de "qui" il s'agissait.... amitiés, jill

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