DISSERTATION SUR LE THÈME DU BONHEUR




J’ai écrit ce texte au tout début des années 1980
lorsque j’étais collégienne.  
Le sujet donné en classe de français était 
simple en apparence : 

Le bonheur 》.  

Un thème vaste, 
lumineux, 
presque banal. 
Un thème qui pour la plupart des élèves appelait des souvenirs joyeux, 
des rêves, 
des projets.

Pour moi ce fut tout autre chose.

J’ai saisi cette occasion comme on saisit une bouée.  
J’ai écrit non pas pour répondre à la consigne
mais pour tenter de faire entendre ce que je vivais en silence.  
J’espérais que mon professeur de français, 
en lisant ces lignes, 
comprendrait que derrière mes mots se cachait une détresse réelle, 
urgente 
J’espérais qu’un adulte enfin verrait ce que personne ne voulait voir.

J’ai obtenu 15/20, avec la mention 
 " hors-sujet ".  
Mon texte a été lu comme une maladresse scolaire mais pas comme un appel à l’aide.

À cette époque on parlait peu 
... ou pas du tout 
Les mots  " inceste ",
abus ", 
" pédophilie "
 n’étaient presque jamais prononcés.  
Le système n’avait pas les outils 
ni parfois la volonté 
de regarder en face ce qui dérangeait.

Mon texte est resté sans suite.  
Et nous sommes restées, 
ma sœur et moi, 
dans cette famille perverse qui nous détruisait.

Aujourd’hui si je le publie, 
ce n’est pas pour rouvrir des blessures.  
C’est pour témoigner, 
pour alerter, 
pour rappeler que ces histoires existent, 
qu’elles ont existé
et qu’elles existent encore.  
C’est pour que d’autres enfants, 
d’autres adolescents, 
d’autres survivants ne restent pas seuls 

Ce texte je l’avais écrit pour être sauvée.  
Je le partage aujourd’hui pour, 
peut-être, 
aider à sauver quelqu’un d’autre.














LE BONHEUR




On dit que le bonheur commence dans les premiers instants de la vie, 
dans la chaleur d’un corps contre un autre. Pour moi c’est vrai : 
Mes premiers souvenirs sont ceux de la peau d'une mère, 
de son odeur, 
de cette douceur qui semblait promettre un monde simple et protecteur. 
Je ne savais pas encore que cette promesse serait brisée.

En grandissant j’ai découvert que le bonheur n’est jamais un état pur. 
On nous apprend qu’il se mérite : 
Les bonnes notes à l’école, 
la fierté des parents, 
le sourire des enseignants lorsque les moyennes montent. 
Très tôt on nous fait croire que la joie doit être validée par d’autres, 
qu’elle doit se prouver, 
se gagner.

Puis vient l’âge adulte avec ses obligations :
Trouver un travail, 
gagner un salaire, 
payer les factures, 
offrir quelques cadeaux pour montrer que l’on aime. 
On nous répète que c’est ça être heureux : 
Être indépendant, 
courageux, 
solide. 
On nous dit aussi que voyager, 
prendre des vacances, 
décrocher son permis, 
acheter une voiture… seraient des preuves de bonheur. 
Mais je n’y ai jamais cru. 
Ce sont des nécessités et non pas des joies.

Alors le bonheur c’est quoi ?

Pour moi il est arrivé un jour où personne ne l’attendait.  
Le jour où j’ai appris la mort du grand-père pédophile.

Ce mot je l’écris sans détour. 
Parce que c’est la vérité. 
Parce que c’est ce qu’il était. 
Parce que c’est ce qu’il m’a fait.

Ce jour-là j’ai ressenti une délivrance que je n’avais jamais connue.  
Plus de mains rugueuses sur mon corps.  
Plus de lèvres puantes de tabac sur les miennes.  
Plus de murmures obscènes dans mon oreille.  
Plus de peur.  
Plus de honte.  
Plus de silence forcé.

J’ai pu me regarder dans un miroir sans pleurer.  
J’ai pu respirer sans trembler.  
J’ai pu exister sans me sentir souillée.

Mais cette délivrance avait un prix.  
Un prix que ma sœur Carole a payé.

Carole avait quatre ans de plus que moi. 
Elle me voyait sortir de la chambre en larmes,
suffoquant, 
incapable de parler. 
Elle me voyait me recroqueviller comme une lépreuse qu’il ne faut ni approcher ni toucher.
Elle l’enfant a fait ce que les adultes n’ont jamais fait : 
Elle a voulu me protéger.

Un jour elle a versé dans son café un médicament que notre mère prenait pour dormir. 
Elle n’a pas mesuré la force du mélange. 
Lui vieux, 
alcoolisé, 
usé, 
ne s’est jamais réveillé. 
Le médecin a parlé de crise cardiaque. Personne n’a imaginé qu’une fillette avait mis fin à ses nuits.

Quelques jours plus tard Carole a bu la même dose.  
Pas pour mourir.  
Pour vérifier.  
Pour savoir si elle était une meurtrière.

Elle n’a eu que des étourdissements, 
des vomissements. 
À l’hôpital un mot est tombé comme une sentence : 
Suicidaire.
Elle ne connaissait pas ce mot. 
Lorsqu'elle en a compris le sens, 
elle s’est déclarée coupable. 
Bourreau. 
Jamais victime.

C’est là que sa descente a commencé.

Elle a sauté de plusieurs étages.  
Elle s’est cassé la cheville, 
le genou.  
Elle s'est coupé les veines.
Elle a survécu.  
Elle a avalé des poisons.  
Encore des lavages d’estomac.  
Encore des tentatives.  
Encore des échecs.

Chaque psychiatre qu’elle voyait lui donnait des mots, 
des concepts, 
des connaissances… 
qui devenaient des armes contre elle-même.
Elle comprenait trop bien. 
Elle cherchait trop loin.

Elle a fini par se pendre.  
Cette fois elle n’est pas revenue.

Carole a échappé à la justice des hommes
mais pas à celle qu’elle s’infligeait. 
Elle portait un poids qu’aucun enfant ne devrait porter. 
Elle avait tué pour me sauver. 
Et elle n’a jamais pu vivre avec ça.

Moi, je dois vivre avec son absence.  
Avec sa souffrance.  
Avec son sacrifice.  
Avec cette phrase qui me hante :  
Je ne suis pas responsable de la mort du grand-père. 
Mais j’en suis la raison.

J’ai longtemps pensé que le Ciel aurait dû pardonner à Carole
puisqu’elle ne parvenait pas à mourir malgré toutes ses tentatives
mais dans une famille où la religion n’était qu’un mot vide, 
il était difficile de croire en une force qui pourrait nous sauver.

Pourtant en tuant elle m’a donné un sens au mot bonheur.  
Et en s’autodétruisant elle m’a appris la compassion de la culpabilité.

Aujourd’hui je sais que le bonheur n’est pas un état stable.  
C’est un va-et-vient fragile, 
un souffle qui vacille.  
Un instant de lumière dans une vie cabossée.

Mais c’est un instant qui compte.  
Et je veux le dire
pour que d’autres enfants, 
d’autres sœurs, 
d’autres survivants sachent qu’ils ne sont pas seuls.

MARIE SYLVIE







Commentaires

  1. Bonsoir Marie-Sylvie.......... Dommage, déjà, côté rédaction en classe, comment ont-ils pu, passer outre....... et la suite de ton écrit, qui.... laisse sans voix ! Il est des histoires de famille qui dépassent l'imagination !! Que le bonheur soit avec toi aujourd'hui, merci, amitiés, jill

    RépondreSupprimer
  2. Coucou Marie Sylvie.
    Je viens de lire ta lettre qui est un terrible témoignage de que tu as vécu, mais aussi de cette culpabilité supportée par ta sœur Carole.
    J'avoue que cette lecture m'a donné froid dans le dos, et j'ai du mal à imaginer le courage qu'il t'a fallu pour supporter tout ceci.
    C'est effectivement dommage que ton instituteur n'ait pas eu le réflexe de prévenir les services sociaux.
    Bises et bon jeudi - Zaza

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

CROQUEURS DE MOTS # 308

BIENVENUE

ADDICTION À L'ALCOOL