RENAÎTRE DEBOUT
Lorsque j’étais maman
Je me surprenais parfois à chercher en moi la mémoire de mon propre début.
Je voulais comprendre ce que ressent un bébé
Comment il habite le monde
Comment il perçoit la lumière
La chaleur
La voix qui le porte.
Mais ma mémoire restait muette.
C’était comme frapper doucement à une porte qui ne s’ouvre jamais.
Et puis un jour tout s’est effacé autrement.
Le coma m’a arrachée à moi-même
et le réveil m’a rendue à une version de moi que je ne reconnaissais plus.
Ce n’était pas un retour :
C’était une naissance brutale
Sans innocence
Sans berceau
Sans bras pour me dire que tout allait bien.
Je renaissais dans un corps adulte
Mais avec les fragilités d’un nouveau-né.
Je me nourrissais de liquide
Comme si mon corps devait recommencer par la transparence :
Bouillon
Tisane
Crème anglaise.
Des nourritures de passage
De transition
Qui glissaient sans résistance.
Je n’avais pas la force de mâcher le monde.
On devait changer mes couches.
Ce geste si intime
Si vulnérable
Me renvoyait à une dépendance totale.
Je n’avais plus de prise sur rien
Pas même sur ce qui autrefois allait de soi.
Ma tête ne tenait plus.
Le rachis cervical brisé avait fait de mon cou un territoire fragile
Instable
Qui ne pouvait plus porter le poids du monde.
Encore aujourd’hui elle doit rester en appui
Comme celle d’un enfant qui n’a pas encore trouvé l’équilibre entre la gravité et la vie.
Je marchais comme un petit qui apprend :
Hésitante
Vacillante
Prête à tomber à chaque pas.
Chaque déplacement était une aventure
Un risque
Une lutte contre le sol qui semblait vouloir me reprendre.
Mais ce n’était pas cela qui me déchirait le plus.
Le plus violent
Le plus traumatisant
C’était l’absence de souvenirs.
L’absence de mots.
L’absence de savoir parler
Écrire
Lire
Penser avec la fluidité d’avant.
Je me retrouvais dans l’état que j’avais tant cherché à comprendre
Celui du bébé
Mais sans la douceur de l’oubli
Sans la promesse d’un avenir à construire
Sans la protection de l’ignorance.
C’était une enfance imposée à une femme qui savait ce qu’elle avait perdu.
Une renaissance sans émerveillement
Sans innocence
Sans lumière.
Une reconstruction lente
Douloureuse
Où chaque geste
Chaque mot
Chaque pensée devait être regagné comme un territoire perdu.
Et pourtant au cœur de cette fragilité
Quelque chose en moi tenait encore.
Une petite braise.
Une volonté de revenir au monde
Même maladroitement
Même autrement.
Une manière de dire : « Je suis encore là. »
Aujourd'hui
Ce n’est pas la dépendance qui me blesse le plus.
Ce n’est pas le fait de ne plus pouvoir lever les bras
De ne plus pouvoir m’essuyer seule après être allée aux sanitaires.
Ce n’est pas le geste lui-même
Ni la nudité de la situation.
Ce que je ressens aujourd’hui encore
C’est autre chose.
Une colére sourde
Brûlante
Qui remonte parfois sans prévenir.
La colère d’avoir été arrachée à mes gestes
À mon autonomie
À cette intimité que je croyais acquise pour toujours.
La colère de devoir demander
Attendre
Dépendre.
La colère de sentir mon corps devenu imprévisible
Étranger
Incapable de répondre à ma volonté.
Ce n’est pas de la honte.
La honte supposerait une faute
Un manquement
Une responsabilité.
Moi je n’ai rien fait.
J’ai simplement survécu.
Alors oui
Il y a cette colère ...
Contre le corps qui ne suit plus
Contre le monde qui a basculé
Contre cette renaissance imposée qui n’a rien d’un miracle.
Une colère qui ne disparaît pas
Mais qui me traverse
Qui me rappelle ce que j’ai perdu
Et ce que je dois réinventer chaque jour.
Et pourtant au milieu de cette rage silencieuse
Quelque chose en moi tient encore.
Une ténacité presque têtue
Une petite force qui refuse de s’éteindre.
Comme si malgré tout
Une part de moi murmurait :
« Je suis encore là. Je continue. À ma manière. »
Je continue d’avancer
Autrement.
Je reparle
Mais les mots sortent encore avec difficulté
Comme s’ils devaient traverser un long couloir avant de m’atteindre.
Je respire mieux
Même si chaque souffle garde une part d’effort.
Je marche
Mais toujours avec ces vertiges qui me rappellent que l’équilibre n’est jamais acquis.
Je mange plus solide
Mais encore en purée
Comme si mon corps avait besoin de douceur pour accepter le monde.
Tout cela appartient à une autre étape
Une autre histoire.
Une histoire qui ne parle plus seulement de renaître
Mais d’apprendre à vivre avec ce nouveau corps
Ce nouveau rythme
Cette nouvelle manière d’être au monde.
Cette page-là je la raconterai ailleurs.
Ici s’arrête le récit de ma renaissance.
La suite
Elle
Elle s’écrit chaque jour
Lentement
Patiemment
Debout à ma manière.


La dépendance, pour x raison, tu le dis si bien, ne plus être son propre maître, autonome, c'est bien cruel, il faut vivre autrement, et tu es une battante.... bravo ! Amitiés, jill
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