LORSQUE LE ROUGE S'OUVRE ENFIN






POUR LA PAGE 255










Je marche dans ce rouge 
Comme on traverse une ancienne saison.  
Il m’enveloppe encore
Mais il ne me dévore plus.  
Longtemps il a été une bête tapie dans ma poitrine
Un souffle trop chaud
Trop proche.  
Aujourd’hui il s’effiloche
Il se défait
Il devient un paysage que je peux regarder sans trembler.  
Je sens que je n’y habite plus.

Dans cette étendue rouge 
Je vois un cavalier passer.  
Il ne me parle pas.  
Il avance comme une ombre qui ne sait plus à qui elle appartient.  
Je le reconnais sans l’appeler.  
Il fait partie de mon hier
Mais il n’a plus de prise sur mon maintenant.  
Je le laisse traverser ma mémoire 
Comme on laisse filer un cheval fou dans un champ trop vaste pour lui.  
Il s’éloigne
Et je n’ai plus besoin de me retourner.

À côté de lui un cheval apparaît
Étrange
Presque irréel
Comme peint dans les couleurs de mes anciennes échappées.  
Je me souviens de mes envies de fuite
De ces élans silencieux vers un air plus respirable
Vers un parfum de vie meilleur.  
Ce cheval-là je l’ai monté mille fois en pensée.  
Il m’a portée loin
Très loin jusqu’aux premières clairières où je pouvais enfin reprendre souffle.  
Il n’était pas une fuite finalement.  
Il était une direction.

Et puis dans la lumière qui se dépose
Une femme se tient là
Les seins nus
Sans honte
Sans voile.  
Je m’approche d’elle comme on s’approche d’une vérité longtemps attendue.  
Elle ne baisse pas les yeux.  
Elle respire pour deux
Pour toutes mes années muettes
Pour toutes mes peaux abandonnées.  
Je comprends soudain qu’elle est ma renaissance.  
Elle est ce que je deviens lorsque le rouge cesse de brûler.  
Elle est l’avenir que je me donne
Lentement
Patiemment
Avec une douceur que je ne croyais plus possible.

Alors la toile entière se met à bouger autour de moi.  
Les couleurs se réorganisent
Les formes se délient
Les ombres se dissipent.  
Je ne suis plus spectatrice.  
Je suis celle qui traverse
Celle qui relit
Celle qui respire autrement.  
Le rouge devient un seuil.  
Le cavalier un passé refermé.  
Le cheval un souffle d’élan.  
La femme une promesse tenue.

Et moi au centre
Je me tiens debout.  
Je ne cherche pas à prédire ce qui vient.  
Je marche simplement dans ce qui s’ouvre.  
Je ne veux pas oublier.  
Je veux vivre avec une lumière nouvelle.

Sous le rouge qui se défait
je recommence à naître.


J'avance
Non pour oublier
Mais pour naître encore.










Commentaires

  1. Bonjour Marie-Sylvie, un atelier de l'Herbier qui nous donne à lire une très beau haïbun, bravo, et merci, amitiés, jill

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  2. Cette gouache de Marc Chagall est magnifique, Marie Sylvie.
    Joli ressenti. Bravo.
    Bises et bon début de semaine. Zaza

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  3. Chère Marie-Sylvie,

    j'ai l'impression d'assister à la renaissance d'une âme.
    Très beau texte coloré, fin et délicat! Bravo!
    Bien amicalement

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  4. Magnifique esquisse pour le Cavalier GOUACHE qui t'a bien inspirée en marche dans ce rouge.
    Béa kimcat

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  5. Ce rouge t'a bien inspirée, et chaque acteur du tableau est bien présent dans ton beau texte, une belle envolée vers les sentiments personnelles...

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  6. Lorsque le rouge se délie enfin quel bonheur de pouvoir respirer à l'orée du bois.
    J'adore !
    Bonne journée
    Amicalement
    Livia

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  7. J'ai pensé à Barbe Bleue, à cette attente d'une liberté qui longtemps se refuse puis s'offre parfois avec une douleur mêlée d'espoir. "Je me tiens debout" ces mots sont d'une force inouïe, et ce final magnifique de renaissances qui jalonnent nos chemins de vie... Un très beau poème, Marie Sylvie, merci de nous l'avoir partagé.

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