LÀ OÙ LES FEMMES SE RELÈVENT








Elle ne savait plus depuis combien de temps elle se tenait là immobile
Dans cette pièce sans fenêtre.
La lumière n'y entrait pas.
Le silence y pesait comme une seconde peau.
Elle avait appris à reconnaître ce silence : 
Celui qui suit les tempêtes
Celui qui s'installe lorsque les mots ont été trop lourds
Trop durs
Trop nombreux ou trop absents.

Elle restait debout pourtant.
Son corps tremblait encore mais il tenait.
Elle écoutait le battement de son cœur
Ce rythme obstiné qui refusait de s'éteindre.
Elle ne parlait pas.
Elle n'en avait pas la force
Mais elle respirait.
Et cette respiration même fragile était déjà une forme de résistance.

La violence qu'elle avait traversée n'avait pas besoin d'être racontée.
Elle vivait dans les ombres de la pièce
Dans les gestes qu'elle n'osait plus faire
Dans les silences qui lui collaient à la peau.
Elle n'était pas un récit à répéter.
Elle était un poids à traverser.

Alors elle ferma les yeux.
Sous ses pieds elle sentit la terre.
C'était étrange :
Il n'y avait plus de sol naturel ici
Seulement un plancher froid.
Mais la terre elle
Elle se souvenait d'elle.
Elle lui rappelait qu'elle appartenaît à un monde plus vaste que cette pièce
Plus vaste que la douleur.

Elle inspira. 
Une première fois difficile.
Une deuxième fois plus profonde.
Une troisième fois comme si l'air lui revenait enfin.

Dans cette respiration quelque chose se dénoua.
Une mémoire ancienne se réveilla :
Celle des femmes qui avant elle avaient tenu bon.
Des femmes qu'elle n'avait jamais rencontrées
Mais dont la force circulait en elle telle une rivière souterraine.
Elles avaient marché
Parlé
Crié
Écrit
Aimé
Survécu.
Elles avaient transmis sans le savoir un héritage invisible.

La pièce sembla s'ouvrir.
Ou peut-être était-ce elle qui s'ouvrait.
Elle fit un pas.
Puis un autre.
Et soudain la pièce disparut.

Elle se retrouva dans un paysage immense
Traversé par des silhouettes.
Des femmes.
Certaines avancaient lentement
Comme si chaque pas leur coûtait.
D'autres marchaient d'un pas sûr déja tournées vers l'horizon.
D'autres encore s'arrêtaient pour reprendre souffle
Pour attendre
Pour tendre la main.

Elles ne se ressemblaient pas.
Elles n'avaient pas vécu les mêmes histoires
Mais elles partageaient un même territoire intérieur :
Celui où l'on apprend à se relever.

Elle marcha vers elles.
Le sol sous ses pieds était fissuré
Comme si la terre elle-même avait souffert.
Mais dans ces fissures poussaient des herbes fines
Des fleurs tenaces
Des racines qui refusaient de mourir.
La vie insistait.
La vie revenait.

Elle s'arrêta près d'un arbre immense.
Ses branches portaient des cicatrices
Comme si lui aussi avait traversé des tempêtes.
Elle posa sa main sur l'écorce.
Une vibration la traversa
Comme si l'arbre lui disait :
《 Tu n'es pas seule. Tu ne l'as jamais été.》

Alors elle comprit.
Sa voix même tremblante avait un poids.
Elle pouvait dire non.
Elle pouvait dire oui.
Elle pouvait dire :
《 Je suis là.
Je mérite la paix.
Je me relève.》

Elle reprit sa marche.
Autour d'elle les femmes avançaient aussi.
Certaines devant
Certaines derrière
Certaines à ses côtés.
Elles formaient une sorte de procession silencieuse
Un mouvement continu
Une force collective.

La violence qu'elles avaient connue n'était plus un mur.
Elle était un sol qu'elles traversaient ensemble.
Un sol qui se transformait sous leurs pas.

La lumière changea.
Elle ne venait pas du ciel.
Elle venait d'elles.
Une lumière douce comme celle qui glisse sous une porte au petit matin.
La lumière lui disait :
《 Continue.
Tu es en train de revenir à toi.》

Elle sentit alors quelque chose qu'elle n'avait pas ressenti depuis longtemps :
Un élan.
Un mouvement intérieur.
Une direction.

Elle n'était plus dans la pièce.
Elle n'était plus seule.
Elle marchait dans un monde où d'autres femmes marchaient aussi.
Toutes reliées par un fil invisible :
Le courage de vivre
De dire
De se reconstruire.

Le chemin ne s'arrêtait pas.
Il s'ouvrait devant elle 
Large 
Profond
Vivant.
Chaque pas même minuscule était une victoire.
Chaque respiration une reconquête.
Chaque présence un acte de résistance.

Et tandis qu'elle avançait
Une phrase s'incrivit en elle 
Simple 
Essentielle :


Là où la violence a voulu briser
Les femmes inventent des chemins de lumière










Commentaires

  1. Coucou Marie Sylvie.
    Quel beau texte !
    Une pensée pour toute ces femmes qui doivent tout quitter pour se reconstruire.
    Bises et bon dimanche. Zaza

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  2. C'est poignant !
    Des femmes blessées, cabossées... plongées dans les ténèbres qui doivent retrouver le chemin de la lumière
    Bon dimanche après-midi chère Marie Sylvie
    Bien amicalement
    Béa kimcat

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  3. C'est si fort ces mots .
    Je les ai ressentis comme quelqu'un qui s éveillé d'un long coma peuplé de cauchemars...

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  4. ton texte est pougnant ,mais il dit tant de chose, tant de douleurs, en plus il est porteurs de grandes et sordides vérités
    FA

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  5. Ton texte est très émouvant. Bel hommage à ces femmes qui ont subi la violence. Bonne soirée

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