LA VENTE AUX ENCHÈRES
Je courais d’un bâtiment à l’autre, avide de découvrir ce monde paysan qu’on disait nourricier, presque sacré.
Dans la grange, les ballots de foin s’empilaient comme des remparts contre l’Hiver.
Plus loin, le hangar abritait le tracteur et ses outils alors que les chevaux et les bœufs semblaient attendre qu’on leur rende leur place dans le travail de la terre.
Dehors, on installait déjà la vaisselle sur des tréteaux :
Cuillères, tasses encore parfumées de café, ustensiles de fromagerie, instruments de charcuterie.
Tout s’étalait au grand jour, comme si l’on vidait une vie pièce par pièce.
La vente aux enchères se préparait, implacable, chassant des fermiers de leur terre chérie.
L’étable gardait l’odeur des vaches.
Un chat guettait, espérant quelques gouttes de lait mais rien ne venait.
Je traversais la cour boueuse, serrée entre les bâtiments soudés les uns aux autres comme une famille qui se tient dans l’épreuve.
Au centre, le puits veillait encore, inutile et silencieux.
Puis j’arrivai devant la maison.
La porte à deux battants était grande ouverte.
Je m’arrêtai net.
Dans l’ombre, un homme se tenait immobile, suspendu, comme figé dans un geste interrompu.
Je ne comprenais pas.
Trop jeune pour saisir ce que signifiait cette posture, ce silence.
Je cherchais mon père du regard, espérant une explication qui ne viendrait pas.
Je murmurai un « Monsieur… » timide comme si je risquais de déranger.
Mon père surgit, me repoussa derrière lui et referma la porte d’un geste sec.
Il appela un homme en costume, fraîchement ciré pour écraser la boue du lieu.
Le notable écouta quelques mots, entrouvrit la porte, referma aussitôt et tourna la clé.
Les acheteurs arrivaient déjà. Rien ... pas même la mort du propriétaire ne devait interrompre la vente.
Le notaire ordonna à mon père de poursuivre les préparatifs :
« Le constat attendra. »
On me dit que le monsieur réparait sa lumière.
Je le crus.
Et je continuai de chanter Comme un oiseau, insouciante, heureuse d’être dans ce monde que je croyais lumineux.
La journée s’acheva dans une cohue de voitures embourbées, de paille jetée à la hâte pour libérer les roues.
On avait presque oublié l’homme qui, accablé d’être expulsé de chez lui, avait mis fin à son combat.
Ce n’est qu’au soir que le médecin vint constater le décès et remettre son document au notaire, pour d’éventuels héritiers.
Des années plus tard, sur la route de mon travail, je passais chaque jour devant ce qui avait été une ferme.
C’était devenu un domaine luxueux.
Le même notaire en jouissait désormais :
La grange transformée en chambres, le hangar en salle lumineuse avec billard, le puits rasé pour laisser place aux voitures.
Là où la détresse avait eu lieu, on accueillait désormais des convives heureux.
Le malheur de l’un
avait servi le bonheur de l’autre.
MARIE SYLVIE


Et comme on dit les vautours ne sont jamais loin.... amitiés, jill
RépondreSupprimerLe malheur de l’un fait le bonheur de l’autre ! C'est bien connu
RépondreSupprimerBon vendredi chère Marie Sylvie
Bien amicalement
Béa kimcat
Tout est une question d'échange en bonne intelligence, Marie Sylvie.
RépondreSupprimerBises et bon vendredi. Zaza
hélas c'est un scénario que se répete souvent
RépondreSupprimerFA